Dans une groseille [1/3]

Parce que si les filles naissent dans les roses et les garçons dans les choux, pour moi, je ne vois que ça.

Préambule, par Roxane.

Bonjour tout le monde !

Comme vous l’aurez constaté, je ne publie pour ainsi dire rien ces derniers temps, pour diverses raisons. Et ça ne changera pas immédiatement ! Pour vous transmettre malgré tout des informations, comme expliqué dans la présentation de ce blog, j’invite du monde mieux placé que moi pour parler de certains sujets ! Aujourd’hui, je laisse se présenter une personne chère à mon cœur, qui va vous transmettre son témoignage sur un sujet bien trop méconnu encore. Cet article, pour en faciliter la lecture et fidéliser honteusement le lectorat, sera scindé en plusieurs parties. Voici donc la première !

Roxane, out.

Intro

Hello ! Surprise, ce n’est pas Roxane mais un invité mystère !

it's classified

Ouuuuuuuuh

Bon, je vais quand même me présenter rapidement, que vous sachiez un peu qui vous parle. Donc voilà, je m’appelle Elie, j’ai 27 ans, je suis agenre et j’utilise le pronom iel avec les accords au masculin. (L’identité mystère n’aura pas duré longtemps….). C’est la première fois que j’écris pour un blog, je m’en remets donc à votre indulgence si mon récit n’est pas bien structuré.

Commençons par se mettre d’accord sur la terminologie : le sexe (ce qu’on a entre les jambes) et le genre (ce qu’on a dans la tête) n’ont aucun lien entre eux. Si vous êtes sur ce blog vous le savez sans doute déjà, mais je préfère m’en assurer.

Si le terme agenre (ou non-binaire) ne vous parle pas, ça ne m’étonne même pas tant que ça. Peu de gens, même celleux qui sont « au courant » des personnes transgenres, savent qu’il y a plus de deux genres. En même temps, depuis l’enfance on nous rabâche qu’il y a « les filles » et « les garçons ». Si « une fille » n’agit pas comme « une fille », c’est un garçon manqué… Et si « un garçon » n’agit pas comme « un garçon », c’est un garçon efféminé. Garçon ou fille. L’un ou l’autre. Deux petites possibilités et un océan d’incompréhension quand tu ne te retrouves dans aucun des deux.

Voilà ce que la société m’a appris dès la naissance, ce monde binaire. Je vais donc vous parler du monde non-binaire, merveilleux et magnifique (oui, oui, j’ai un avis totalement objectif !), qui existe et que j’ai découvert il y a peu de temps.

Explication non-binaire

Non-binaire, c’est un terme qui rassemble toutes les identités de genres qui ne sont pas « fille » ou « garçon ». Quand on ouvre la boîte de la non-binarité, on découvre très vite que c’est plus complexe qu’une histoire de « troisième genre ». Et il n’y a pas une façon d’être non-binaire mais des dizaines de possibilités !

one, one !!

Non-binaire, agenre (c’est moi !), neutrois, demie-fille, demi-garçon, genderqueer, bigenre, fluide dans le genre (genderfluid)… Des dizaines de dénominations que des personnes ont créé afin d’avoir des mots pour se définir. Les réacs de la langue française diront que c’est n’importe quoi, que ces mots ne sont pas dans le dictionnaire et que, par conséquent, ils n’ont aucune valeur et doivent être ignorés. Ce à quoi je répondrais : vapoter, selfie et zumba ont été ajouté au dictionnaire depuis peu, on en parle ? (info inutile à part : le correcteur orthographique de word ne reconnait que « zumba », voilà voilà~)

Biographie, moi et mon genre

Quand j’ai fait mon coming out à une amie, elle m’a posé une question qui revient souvent quand on parle de transidentité : « comment tu sais ? ». Suivi de : « il y a plein de façons d’être une fille alors pourquoi, toi, tu dis que tu es non-binaire/agenre ? ». Et je comprends qu’on puisse ne pas comprendre d’emblée. Les personnes cisgenres ne se posent globalement jamais de questions sur leur genre, alors c’est pas facile à imaginer. Le genre, c’est une question de ressenti, et expliquer un ressenti c’est assez compliqué. La meilleure méthode pour répondre à ça c’est de retourner la question : « et toi, sans me parler de ton corps, comment t’as su que t’étais une fille ? », effet garanti ! (Aparté pour Jar Jar : je ne t’en veux pas du tout pour cette question, hein !)

Mais je vais essayer de vous parler de ce ressenti, et donc pour ça, il va falloir remonter à mon enfance.

Famille

Comme pour beaucoup de gens, les médecins se sont trompés à ma naissance et ont dit à mes parents que j’étais une fille à cause de ce que j’avais entre les jambes. Ils sauvent des vies mais ils sont parfois pas très finauds les médecins.

Aussi longtemps que je me souvienne, je ne me suis jamais senti « fille ». Jusqu’à mes 9-10 ans, je pensais même que je voulais être un garçon. Ben oui ! Comme je n’étais pas une fille, j’étais forcément un garçon du coup, non ? (Non).

my sweet summer child

Moi maintenant à moi enfant

Mais j’ai eu la chance d’avoir des parents géniaux, qui ne se sont jamais efforcés de renforcer des stéréotypes de genres sur moi (ou sur mon frère ainé d’ailleurs).

J’ai donc pu arrêter de porter des robes à 4 ans sans souci (et c’était seulement pour quelques rares occasions avant ça), au grand dam des amies de ma mère qui trouvaient ça « tellement dommage » (beurk, beurk, beurk, gardez vos réflexions d’un autre âge pour vous s’il vous plait !). Je m’habillais « comme un garçon », ce qui n’était pas dur vu que je récupérais tous les vêtements de mon frère devenus trop petits pour lui (aussi ceux de mes cousines, mais je les aimais moins ceux-là, trop de pastel et de dentelle qui renvoyaient une fausse image de moi). Et aussi, quand personne ne pouvait me voir (et c’est la première fois que je parle de ça !), je rentrais toutes mes boucles blondes sous ma casquette, qui quittait rarement ma tête, pour faire comme si j’avais les cheveux courts.

Mes parents ne m’ont jamais forcé à m’habiller d’une certaine façon, ou à jouer uniquement avec certains jouets, ou à me comporter d’une certaine manière « parce que je suis une fille ». J’ai eu autant de Barbie et poupées que d’Action Man et autres GI Joe en cadeaux. Ils ne m’ont jamais fait sentir étrange et différent quand je demandais des cadeaux « de garçons » (malheureusement, la société, elle, ne se gênait pas…). Ils m’ont toujours encouragé à faire les jeux, sports et activités qui me plaisaient. Ça n’a jamais choqué personne dans mon entourage (du moins, pas que je sache) de voir mon grand frère et moi jouer au foot ET aux Barbie ensemble.

brilliant

Mais rassurez-vous ! Ma mère me reprenait quand même sans cesse à l’adolescence quand je me tenais mal ou quand elle espérait voir mes mains enfin hors de mes poches. Mais jamais elle ne l’a fait en disant « c’est pas féminin cette posture ». Jamais. Elle me disait « c’est pas élégant », « c’est impoli ». Je ne me suis rendu compte que très récemment en quoi ces phrases neutres étaient merveilleuses : elles ne renforçaient pas une pression sociale de genre déjà existante sur mes épaules. Elles montrent peut-être même que ma mère se rendait compte que je n’étais pas une fille. Toujours est-il que j’avais cet environnement merveilleux à la maison, et je me rends compte maintenant de la chance que j’ai eue !

Je ne me souviens que de 2 moments où j’ai été ramené à mon genre de naissance de manière désagréable pendant mon enfance. Deux moments où je m’étais habillé de manière plus traditionnellement féminine (comprenez robe + maquillage). Deux moments où mon père m’a vu et m’a dit, tout sourire : « Ohhhhh, j’ai une fille ! ». Deux moments où j’avais eu juste envie de courir dans ma chambre, d’arracher mes vêtements et de me cacher sous ma couette. Entendre ça quand tu es effectivement une fille, c’est déjà bien énervant : « Donc le reste du temps, quand je ne m’habille pas comme ça, je suis quoi ? Un cactus ? Je ne peux pas être une fille si je ne respecte pas les codes imposés par la société ??». Entendre ça quand tu sens qu’il y a un truc différent au fond de toi mais que tu ne sais pas quoi, c’est bouleversant sur beaucoup de niveaux. Mais, ayant toujours eu un caractère plutôt bien affirmé (euphémisme), mon énervement contre mon père la seconde fois (je crois que j’avais 14-16 ans) m’a permis de ne plus jamais l’entendre dire ces mots-là ! A la place, il me disait que j’étais bien habillé, ou élégant ! (Un petit message pour les parents qui lisent peut-être ces lignes : ne ramenez jamais votre enfant à son genre assigné à la naissance s’il vous plait ! S’iel est cisgenre, ça ne servira qu’à renforcer des stéréotypes genrés dont on se passerait bien. Et s’iel est transgenre, vous prenez le risque de la.le blesser.)

Enfin voilà, j’ai grandi comme ça, assigné fille mais jamais ressenti fille. J’ai fini par comprendre que je n’étais pas un garçon pour autant. Je ne me reconnaissais donc dans aucun de ces deux genres. Mais je ne connaissais rien d’autre.

Vers la fin de l’école primaire j’ai arrêté de me poser des questions, et j’en étais arrivé à penser que j’étais juste « une fille bizarre » (beurk), ou « une fille pas comme les autres » (beurk, beurk, beurk).

Adolescence – Fac

Sont arrivées ensuite les années collège et lycée, que je vais survoler car beaucoup de mauvais souvenirs y sont associés. Ces années où les adolescents se cherchent et se trouvent, moi je les ai passées à lire, regarder des séries à la tv, à étudier en permanence et surtout, surtout, à ne pas penser à mon quotidien à l’école. Je ne réfléchissais plus à mon genre, ni à mon attirance romantique d’ailleurs. De manière complètement inconsciente, j’ai progressivement poussé ces deux choses-là dans un recoin bien caché de mon esprit.

L’université était beaucoup mieux, mais je persistais avec mon étiquette de « fille étrange, différente » et me gardais bien de penser à mon genre ou de parler de mes pensées d’enfant à mes nouveaux amis. Le sujet de mon genre a cependant commencé à refaire surface pendant ces années-là (Pa pappa pappa ), lentement, doucement, à coup de « c’est bizarre mais je crois je ressens pas les mêmes choses que mes amies filles », ou de « mais pourquoi ça m’énerve autant quand on sépare le groupe avec les mecs d’un côté et les filles de l’autre ? », ou encore « je sais pas pourquoi, mais j’aime beaucoup que certains toilettes soient mixtes dans ce bâtiment » (spéciale dédicace au Bâtiment L). C’était lent et laborieux, pour moi, de découvrir mon genre. Mais un beau jour de décembre 2014, je me suis créé un tumblr, et tout s’est accéléré !

To be continued…

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Mes amours, mes bonheurs.

Des coming-out, j’ai eu à en faire plusieurs dans ma vie.

Le premier, c’était annoncer ma bisexualité – je ne connaissais à l’époque pas le mot “pansexualité”, adopté depuis. J’avais 17 ans quand j’ai pu le faire, sans trop de complexes. Oh, bien sûr, j’ai subi des injures ou des remarques déplacées, mais ce fut dans l’ensemble assez aisé pour moi. Ma réplique ? “Je m’assume parfaitement, ce sont les autres qui ont parfois du mal à m’assumer.”

Vous en connaissez un autre, ma transidentité. Celui-ci, vous commencez à en connaître l’histoire.

Mais il y en a un que je n’ai évoqué qu’à demi-mot ici pour le moment, et j’ai aujourd’hui besoin de le faire. Ce n’était pas le prochain article prévu, mais… il compte beaucoup pour moi. Je suis polyamoureuse.

Infinity heart
Le cœur infini (infinity heart), symbole du polyamour.

Polyquoi ?

Déjà, commençons par définir ce que le polyamour n’est pas, pour éviter les clichés habituels et leurs écueils.

Ce n’est pas du libertinage. Le polyamour n’implique pas de vie sexuelle débridée, d’échangisme, de plans à trois ou plus, et j’en passe. Ce n’est pas incompatible, entendez bien, et je ne critique en rien ces modes de vie ; ce n’est simplement pas la même chose.

Ce n’est pas non plus de l’adultère. Il s’agit généralement de relations basées au contraire sur une grande confiance, de la sincérité, de la communication, de l’échange. Aucune tromperie, aucun mensonge, aucune cachotterie.

Ce n’est pas non plus de la polygamie. Tout le monde ne vit pas forcément sous le même toit, même si cela arrive. Il n’y a pas non plus une personne entourée de toutes ses relations automatiquement : une relation polyamoureuse l’est fréquemment dans les deux sens.

Le polyamour, c’est simplement le fait de pouvoir ressentir des sentiments amoureux envers plusieurs personnes en même temps, et parfois de vivre plusieurs relations simultanément. Il ne s’agit, en somme, que d’amours plurielles. Comme tout type de relations, il est protéiforme. Vous trouverez des relations entre trois personnes mutuellement amoureuses, surnommées de façon amusante “trouple”. Vous verrez des “polyfidélités”, aux unions restreintes et exclusives à leur manière. Vous rencontrerez des relations hiérarchisées, avec une ou plusieurs amours principales, et des amours secondaires. Toutes ces façons de s’impliquer romantiquement sont aussi valables que les relations exclusives, du moment que le respect des personnes impliquées est présent. Et d’après mon expérience, il l’est au moins autant que dans les couples classiques.

Mon polyamour.

Je suis depuis plus de neuf ans en couple avec la même femme. Nous vivons sous le même toit, nous avons deux enfants. Il s’agit d’une relation stable et solide, non ?

Cette compagne sait depuis longtemps que j’ai un cœur d’artichaut : je donne des feuilles aisément, parfois rapidement. Elle sait aussi que je ne les reprends presque jamais. Il est rare que l’amour ressenti pour une personne disparaisse ; j’ai encore des sourires tendres quand je pense à des relations pourtant achevées depuis des années, et les “exs” avec qui je suis encore en contact me donnent parfois de doux frissons rien qu’en me saluant. Ce sont des sentiments sereins, agréables et doux, dont la passion s’est parfois évanouie, mais qui laissent une trace indélébile.

Cependant, je n’avais jusqu’à peu jamais vécu plusieurs relations en même temps. Ce fut donc une grande surprise lorsque des déclarations furent échangées un soir d’octobre avec une jeune femme.

À partir de là et pour simplifier lecture et écriture tout en respectant leurs vies privées, la maman de mes enfants sera appelée “ma chère et tendre” comme je la surnomme souvent, et ma compagne plus récente “mon coquelicot”.

La première personne au courant fut, le jour même, ma chère et tendre, et la nouvelle fut accueillie avec un sourire indiquant l’évidence de la chose. On aurait pu s’attendre chez d’autres personnes à une jalousie, ou du moins des inquiétudes ; il existe un sentiment typique des personnes polyamoureuses, appelé “compersion” : un bonheur purement empathique vécu devant celui d’une autre personne. Me voyant heureuse avec cette autre, le bonheur fut simplement partagé.

Mon coquelicot est également polyamoureuse, et nous vivons toutes deux les choses de la même manière. Le sentiment de jalousie nous est inconnu ; nous pouvons parler de nos relations, amoureuses ou intimes, avec d’autres en toute liberté ; quand une attirance ou des sentiments apparaissent, l’autre est la première informée. La confiance est absolue, tout comme la sincérité : nous avons notre vie privée, mais nous célébrons nos joies et réconfortons nos peines mutuellement. Aucune hiérarchie n’existe dans mon cœur ou le sien.

N’allez cependant pas croire qu’il n’existe aucune règle. Par exemple, le lit conjugal est exclusif ; pour ma chère et tendre, c’est un symbole important, et il va de soi que je le respecte. En conséquence, lorsque mon coquelicot est venue à la maison, il a suffi de déplier le canapé lit pour partager sa couche.

Oui, j’ai dormi avec elle sous le même toit que ma chère et tendre et que mes enfants, nous avons partagé le petit-déjeuner, le déjeuner, nous avons parlé ensemble, ri et joué. Et de tout ce temps, aucun malaise, et je vous le dis au cas où cela soit passé par votre tête : aucune relation à plus de deux !

Il s’agit vraiment de sentiments simples : on s’aime, on se le dit, on se le montre à notre manière. Je n’aime pas plus ma chère et tendre que mon coquelicot, pas moins non plus. De la même façon que j’aime mes enfants de manière différente mais sans échelle, mon cœur bat aussi fort pour ces deux femmes.

Et pour cette nouvelle personne également.

Comme je vous le disais, mes feuilles sont aisément données. J’ai récemment rencontré une autre personne, et mon cœur bat pour elle de plus en plus fort à chaque fois que je la vois. Je la trouve fabuleuse, fascinante. Nous rions ensemble, plaisantons, échangeons sur nos vies passées et présentes, et j’éprouve une grande tendresse pour elle, peut-être plus.

Est-ce partagé ? Je crains de plus en plus que non. Ma propension à l’angoisse n’aide guère à être optimiste, certes, et mon manque de confiance en moi non plus ! Mais bien qu’elle m’ait dit ne pas savoir elle-même, sa distance lors de notre dernière rencontre m’a laissée pour le moins pensive à ce sujet… Le polyamour n’est en rien supérieur à l’exclusivité sentimentale : les peines de cœur peuvent se multiplier !

Et qui me réconforte dans ce chagrin d’amour ? Des amis, bien sûr, mais avant tout ma chère et tendre et mon coquelicot. C’est un vécu étrange que d’être soutenue ainsi par elles, puisqu’on intériorise beaucoup de clichés et de préjugés, en projetant une éventuelle et illusoire jalousie sur l’autre, et qu’on la craint. Mais elle n’est pas là, je ne rencontre que des sourires de compassion, des bras tendres et des lèvres pleines de chaleur.

Les difficultés ne viennent, au final, que du regard d’autrui. La famille, qui parfois considère ça d’un mauvais œil ; des connaissances, qui confondent amour foisonnant et drague permanente. Mais nous sommes heureuses… et au fond, n’est-ce pas là le plus important ?

L’amour est un sentiment sublime et puissant. Qu’il soit unique ou multiple, sa force n’est en rien minimisé, et croyez que je n’aime jamais à moitié, souffrez que je sois sincèrement fidèle aux personnes aimées, sachez que chaque mot prononcé est un serment aussi solide que les vôtres.

Joyeuses fêtes !

Ben quoi ? Il paraît qu’on a tout janvier pour souhaiter la bonne année.

BON. J’espère que vous avez passé une bonne fin d’année. Personnellement, oui… et pourtant, c’était pas gagné. La situation fut assez particulière, et délicate à gérer. C’était mon premier Noël, mon premier nouvel an depuis ma transition, et je n’avais aucune idée de comment gérer certaines choses ; j’ai fait ce que je pouvais pour à chaque déconvenue transformer ça en événement positif. C’est crevant, mais ça fonctionne !

Allez, résumé.

Donc. D’abord : Noël. Je devais initialement le passer chez la mère de ma compagne, en Corrèze, avec beaucoup de famille. L’idée pouvait paraître agréable… mais deux ou trois personnes invitées étant ce qu’elles sont, je le sentais mal. Il fut donc suggéré de le passer en plus petit comité, chez la tante de ma chère et tendre. Elle était déjà au courant, ça aurait dû bien se passer, et j’étais assez enthousiaste… sauf que.

Sauf que son mari et elle ont eu la merveilleuse idée de parler de ma “situation” à un ami à eux. Qui se trouve être psychanalyste. Ouip. Je sais pas si vous me voyez bien venir, là, alors je vous explique.

Déjà, raconter à n’importe qui qu’une personne est transgenre (ou homosexuelle, ou intersexuée, ou musulmane, ou vote FLUO, et j’en passe) sans son accord, c’est une violation de la vie privée. Et ce n’est pas moi qui le dis, mais l’article 9 du Code Civil, hein. Et bien entendu, quand une telle violation peut entraîner des discriminations, cela peut se trouver aggravé selon l’appréciation du tribunal. Mais je vous rassure, je ne vais pas déposer plainte pour ça. Pas cette fois, tout du moins.

Ensuite, parler d’une personne transgenre à un psychanalyste… Comment dire. Outre le fait que la psychanalyse est une pseudo-science au même titre que l’homéopathie, il faut savoir que l’un des prophètes de cette simili-religion est, en France, Lacan. Non, on ne dit pas Jacques Lacan, on dit Lacan. Il n’y en a eu qu’un, et il ne peut y en avoir d’autres après lui.
En tout cas, ce cher Lacan avait une vision bien particulière des personnes transgenres. Vous pouvez en voir un extrait ici, et je vous préviens : ça fait peur. Il faut savoir que ce cher monsieur nous voyait comme des psychotiques avec un délire d’amputation. Et si vous pensiez que ses théories fumeuses s’étaient éteintes avec lui, détrompez-vous. Elles furent sacralisées par ses disciples.
Vous constaterez que je ne parle que de femmes transgenres ici ; c’est normal. J’ai eu beau chercher pendant des jours, il me fut impossible de trouver une seule trace d’homme transgenre dans ses séminaires, ou toute autre écrit relatant ses propos. Étrange…

Cette digression étant terminée, revenons donc à leur ami psychanalyste. J’ai évidemment entendu qu’il respectait, ne jugeait pas, et tout le baratin habituel de ces charlatans pour dire qu’en réalité, ils nous voient comme des malades à analyser, guider vers le Vrai Chemin de la Vérité Vraie : celui du phallus. C’est ainsi que, quelques semaines plus tard, ma compagne put entendre que je devais “faire une analyse”, et “régler les problèmes avec [ma] mère” ; ce qui est cocasse, puisque mes rapports avec ma chère maman sont bien meilleurs depuis le début de ma transition. Il est également intéressant de noter que selon cette chère tante, m’habiller avec des bottes à talons ou un manteau cintré pour aller chercher mon fils à l’école était une provocation. Oui, c’est ce qu’on dit à des personnes portant une jupe quand elles subissent une agression sexuelle. Je n’ai subi qu’une agression verbale, mais le parallèle me semble – toutes proportions gardées – assez juste.

Sur le coup, je n’ai su comment réagir, surtout que ces mots étaient comme d’habitude adressés à autrui. Il est étonnant de constater à quel point les personnes qui “ne jugent pas” se permettent de parler de nous dans notre dos, tandis que rien n’est jamais formulé directement. J’ai donc demandé conseil auprès de proches, et c’est une amie qui me fit comprendre ce qu’il se passait là : on venait de me qualifier de folle devant se faire soigner. Les maladies psychiques ne sont certes pas une honte en elles-mêmes, mais cela reste une injure courante pour rabaisser les personnes. J’ai donc été insultée, suite à une atteinte à ma vie privée. Par une personne me répétant à l’envi que “la famille, c’est sacré”. Je n’ose imaginer comment elle considère le profane.

J’ai donc fini par décider de ne pas y aller. Ma compagne, de son côté, a choisi d’y accompagner nos enfants pour qu’ils voient leurs grands-mères, ce que je ne pouvais qu’approuver. Et moi, de mon côté ? Que faire ? Hé bien, transformer une blessure en soin : je me suis proposée comme volontaire pour encadrer le réveillon du CGLBT, puisque personne ne pouvait à ce moment. Sept personnes devaient passer Noël isolées ; sept personnes ont mangé, discuté, ri jusqu’à minuit et plus. Un joyeux Noël, en définitive, dans un cadre bienveillant et serein. Nous avons eu de la chance : chaque année, ce sont des centaines – voire plus – de personnes qui passent les fêtes seules, car rejetées ou méprisées par leur famille. Cette situation, bien qu’en recul, perdure encore dans tous les milieux sociaux et culturels.

Et le nouvel an, me direz-vous ? Puisque nous avions passé Noël séparés, nous l’avons fêté à quatre : ma compagne, nos enfants, et moi-même. Ce fut simple, agréable et joyeux.
Jusqu’au message envoyé à deux heures du matin sur mon téléphone, qui nous réveilla toutes les deux, surtout avec l’appel qui s’ensuivit. Le contenu du message ?

“Bonne année mec !”

Au début, j’ai pensé à une personne non informée, même si celles-ci doivent se compter sur les doigts d’une seule main. Mais rapidement, je compris qu’il s’agissait d’une personne de l’association de jeux que je fréquentais ; et l’appel put me confirmer une chose, c’est que les rires autour à chacune de ses “plaisanteries” mal genrées le soutenaient dans son œuvre. Bien entendu, si l’alcool aida ce jeune garçon hagard à pousser l’injure aussi loin, rien n’encouragea les rieurs à se dénoncer, dans leur infini courage.
Cela faisait déjà quelques mois que me revenaient des choses désagréables de ce lieu : des “blagues” douteuses, toujours dans mon dos ; des commentaires sur ma “lubie”, sur mon “délire”, toujours au masculin ; ces derniers temps, c’était même allé jusqu’à la circulation de captures d’écran de mon compte Twitter ou de mon Facebook, de photos de moi. Pour rire, encore et toujours.
On m’accusa là-bas de bien des maux, mais personne n’y précisera que je ne m’étais brouillée qu’avec deux personnes sur place. Sur plus de cinquante membres. Et cela suffit pourtant à générer un nombre impressionnant de comportements hypocrites et injurieux. Oh, pas de tout le monde, loin de là, non ! Une poignée, encore une fois, la plupart étant dans l’indifférence la plus totale face à mon identité – ce qui est, je le maintiens, la réaction la plus agréable à mes yeux. Mais cette poignée a suffi, pour moi comme pour d’autres auparavant, à me décider. Après 7 ans dans ce club, j’en suis définitivement partie.

Et que faire de ça, cette fois ? Hé bien ! Il se trouve que plusieurs tables de jeu de rôles sont en train de se monter, ainsi que des groupes de jeux de plateau. Je vais maîtriser au moins une des tables. Et peut-être, prochainement, monter une nouvelle association ; celle-ci serait, bien entendu, inclusive !

Et je pense que l’esprit des fêtes, le vrai, c’est cela : savoir faire table rase, ne pas garder rancune, et changer le mauvais en bon. Est-ce que j’ai de la colère contre ces personnes tant méprisantes que méprisables ? Bien entendu ! Mais il me faudra m’efforcer d’oublier tout cela, et de poursuivre ces actions. Et soutenue comme je le suis, ce sera plus facile qu’on ne le croit.

Bref. Bonne année 2016 !

Nouvelles

Bonjour ou bonsoir à vous, les 50 personnes qui allez voir mon site à chaque article ! Je vous aime ! ♥

J’ai dit dès le départ que je ne garantissais aucune régularité dans mes publications sur ce blog, mais ça m’embête de le laisser en plan. Je suis pas mal occupée malgré cette saleté de chômage, ces derniers temps, et je vous expliquerai bien entendu pourquoi dans les prochains articles.

Je profite donc de ce micro-article pour vous faire la liste non exhaustive et non chronologique des articles à paraître ici :

  • Joyeuses fêtes !
  • SoFECT…oparasite ?
  • “Mais t’as pas besoin de ça…”
  • Le CEC, c’est quoi ?
  • “Et tes enfants, ça va ?”
  • De la solidarité entre personnes transgenres.
  • Mes amours, mes bonheurs.
  • “Pourquoi tu en parles tout le temps ?”
  • Faire le deuil de ses privilèges ?
  • L’intersectionnalité, c’est quoi, à part un mot pour le Scrabble ?
  • Le Grand Méchant Communautarisme.
  • Féminisme et transidentités : “c’est compliqué” ?
  • Primaire, secondaire, pour quoi faire ?
  • Le sexe et moi.
  • “Tiens, je voulais te parler de Roxane…”
  • Fière !

Voiiilà. Vous le constaterez, ça fait déjà un beau paquet. Je n’ai commencé que deux articles sur le lot, mais j’ai très envie d’écrire sur tout le reste. Tous ne parleront pas de transidentité, même si ça gravite autour, vu l’importance que ça a (vous comprendrez au huitième article de la liste). Et il y en aura d’autres, je pense.

Est-ce que j’arriverai à tout écrire ? On verra. Je ne m’engage pas. Je vous promets juste de m’y mettre dès que le temps et l’envie me le permettront.

 

Des bisous !

Un mois de THS : premiers changements

En préambule, je tiens à m’excuser pour cette période sans publication. Je ne me sentais ni l’énergie, ni l’envie d’écrire, suite aux attentats de Paris ; et je ne me sentais pas non plus légitime pour poser des mots sur le jour international du souvenir transgenre, le TDoR, qui honorait cette année la mémoire des 271 personnes transgenres assassinées – au bas mot – pour la simple raison de leur transidentité ; à noter tout de même que les victimes sont, en très large majorité, des femmes trans racisées. Le racisme et la misogynie ont donc une part importante dans ces meurtres.

Le THS, c’est quoi ?

Le THS, ou plus clairement “Traitement Hormonal Substitutif”, est ce que certaines personnes transgenres choisissant de faire évoluer leur apparence physique utilisent. Pour les hommes transgenres, il s’agit souvent d’injections régulières de testostérone ; pour les femmes, de prises d’œstrogènes souvent accompagnées d’anti-androgènes afin de contrer l’effet de la testostérone.

Dans mon cas, il s’agit d’œstradiol sous forme de gel transdermique à étaler tous les jours sur ma peau, ainsi que d’acétate de cyprotérone, un puissant anti-androgène sur lequel je reviendrai. Cela fait à présent un mois que je suis ce traitement ; les premiers effets, bien que peu notables pour la plupart des personnes extérieures, sont là. J’ai eu l’idée de les lister, les bons comme les mauvais. Mais je ne m’arrêterai pas aux effets des hormones : je compte y insérer également les effets de la transition sur mon bien-être, ainsi que sur ma vie sociale, qui s’en trouve affectée également.

Les effets positifs

  • J’AI. DES. SEINS. Ouais, OK, ça vous paraît rien ? Je me réveillais, durant mon adolescence, en panique à cause de leur absence ; et ça m’arrivait toujours une fois adulte. Donc avoir ce petit bonnet A (100 de tour de dessous de poitrine, 113 de tour de poitrine), c’est un bonheur absolu ! Surtout qu’il s’agit d’un effet qui prend généralement plus de temps pour arriver. Sur ce point, j’ai beaucoup de chance.
  • Mon visage commence à changer. C’est léger, presque imperceptible, mais je le connais bien à force de le voir tous les jours ! Mes pommettes remontent, ma mâchoire paraît moins raide.
  • Ma peau s’adoucit déjà. C’est un effet connu pour être assez rapide, parmi les premiers.
  • Mes cheveux… Ah, mes cheveux et moi, c’est une vieille histoire d’amour-haine. Je n’en ai jamais pris qu’un soin approximatif, j’ai toujours voulu les avoir longs mais les ai coupés régulièrement malgré tout, j’adore leur brillance mais déteste leur fragilité… et je commençais tout juste à en perdre sur les bords du front, un des effets de la testostérone. Voilà qui est fini : non seulement ils sont plus doux à la base, mais sur les zones de perte, certains ont recommencé à pousser !
  • Contre toute attente, j’ai réussi à maintenir un poids globalement stable : j’ai perdu une grande partie du poids pris lors des deux premières semaines de traitement. Une prise de poids accompagne souvent les transitions hormonales : pas cette fois, apparemment, ce qui me réjouit !
  • Je suis beaucoup moins, n’en déplaisent à certaines personnes, soupe-au-lait que je ne l’étais. J’étais déjà plus sereine avant le traitement, bien sûr, la décision de transition ayant entraîné un apaisement général ; simplement, j’ai moins à maîtriser ma colère car j’en ressens moins qu’auparavant.
  • Je ressens bien plus fortement les moments de joie. Soyons un instant sincères, là : les hormones ont un impact sur les émotions. Cela ne veut pas, ne voudra jamais dire qu’il faut en faire une règle générale, pour les femmes ou les hommes, trans ou cis. Cela ne veut pas dire que l’effet n’est pas au moins partiellement somatique. Mais il est clair que je ne vis plus les choses de la même manière maintenant.
  • CHOCOLAAAT. ♥ J’aimais bien le chocolat, avant… Aujourd’hui, je pourrais m’en manger autant, voire plus, que mon système digestif accepterait. Je devrais me constituer un stock de réserve en cas de pénurie, mais je crains fort qu’il ne tienne pas longtemps.
  • Je vois l’ensemble de mon corps changer. Mes hanches, mes fesses, mes cuisses, mon ventre, tout se modifie avec la répartition des masses graisseuses différente. L’effet est plaisant esthétiquement, en tout cas pour moi, et c’est bien le plus important !

Les effets négatifs

  • Je deviens… frileuse. Ce qui est très perturbant pour moi, alors que je me promenais en t-shirt sous la neige sans même comprendre pourquoi cela pouvait surprendre d’autres personnes. Vivement cet été, que je sache si ma tolérance à la chaleur s’est améliorée : je ne supportais pas les températures supérieures à 25 °C…
  • J’ai des épisodes dépressifs. Il faut bien l’admettre : cela fait partie des effets connus de l’acétate de cyprotérone, et ayant déjà vécu une dépression sévère, je m’y attendais quelque peu. Heureusement, ils sont circonstanciels : lorsque quelque chose me contrarie, au lieu d’être selon les cas agacée ou un peu triste, je vais pleurer longuement, avoir des idées noires, m’isoler. Cette fois, ceci dit, pas besoin d’anti-dépresseurs pour aller mieux : être au contact d’amis ou recevoir l’amour des personnes les plus chères à mon cœur suffit à me redonner le sourire.
  • J’ai perdu de la force physique, et ce n’est pas terminé. La masse musculaire fond généralement avec le traitement hormonal, et le temps de s’adapter à sa nouvelle force nous rend souvent assez faibles sur ce plan.
  • Je suis épuisée. Tout le temps. Vous avez déjà vu des ados se traîner péniblement le matin, et s’écrouler le soir en rentrant ? Pareil ! La phase d’équilibrage du traitement, qui dure entre 3 et 6 mois selon les personnes, est souvent accompagnée de fatigue intense. C’est mon cas ; et avec deux jeunes enfants à charge, le repos n’est pas pour tout de suite… Ma compagne, fantastique, réussit à gérer les choses avec brio et à me motiver pour que je participe à la vie familiale, tant bien que mal…
  • Ma libido est, disons-le, grandement changée. Auparavant, j’avais une sexualité assez compulsive ; je pouvais avoir des envies n’importe quand, ce qui peut être plutôt gênant. Et ne parlons pas des érections spontanées… Hé bien, tout ça, c’est fini ! Aujourd’hui, ma libido est liée aux circonstances, et il faut un moment d’intimité pour la déclencher. Notons qu’en ceci, j’ai de la chance : la plupart du temps, l’acétate de cyprotérone inhibe totalement le désir. En revanche, je suis à l’heure actuelle presque incapable d’obtenir la moindre érection. Cela m’oblige donc à repenser ma sexualité, ce qui n’est pas un mal en soi, mais peut être parfois frustrant ; en temps normal, cela revient partiellement au bout de quelques temps, même si les érections sont généralement moins fermes, moins longues, et moins fréquentes.
  • Mes relations sociales sont changées, et cela a commencé avant le traitement. Pour moi, il s’agit là du pire effet de la transition, même s’il était à craindre. Certes, j’ai trouvé au CGLBT de Rennes des camarades, de l’amitié, et même plus. Des gens m’accompagnent, me soutiennent, m’aiment, et c’est un bonheur indicible. En revanche, dans les cercles que je fréquentais auparavant, je constate un changement d’attitude plutôt déplaisant. Certes, la plupart des gens continuent comme avant, ne changent rien, ce qui est très plaisant. À côté de ça, une femme que je considérais comme une amie ne m’adresse plus du tout la parole depuis ; une autre n’arrive même plus à me regarder dans les yeux alors qu’on se voit seulement deux fois par mois ; un ami avec qui je débattais régulièrement en toute sérénité est devenu méprisant dans son expression, pour m’accuser ensuite d’être – étrangement – devenue “agressive” dans mes réactions, alors même que je l’avais prévenu à plusieurs reprises ; un autre rit de certaines positions, notamment féministes, que je défends, alors qu’il ne réagissait jamais quand j’en parlais auparavant ; et j’en passe. Souvent, ces changements relèvent plus de la méconnaissance des transidentités ou du sexisme ordinaire que de la transphobie pure et simple ; et bien entendu, ils sont souvent parfaitement inconnus des personnes en question, qui ne réalisent pas avoir changé d’attitude, ou considèrent que c’est moi qui ai changé et donc entraîné ça. Le classique argument entendu par toute personne militante, “tu dessers ta cause”, est souvent avancé.

Le bilan

Je suis heureuse. Totalement, irrémédiablement heureuse. Je suis de plus en plus proche du moment où je pourrai être reconnue extérieurement comme la femme que je suis intérieurement. J’ai encore des batailles lourdes à mener, notamment contre certaines institutions qui tentent encore et encore de contourner la loi et les textes pour nous refuser d’obtenir ce qui nous est essentiel, mais je ne suis qu’une des personnes à mener ces luttes, je ne fais que m’insérer dans un combat déjà bien avancé par toutes les personnes m’ayant précédée. Je perds des proches ou m’éloigne d’eux, mais j’en trouve d’autres qui, malgré l’irremplaçabilité des individus, viennent combler le vide laissé et me permettent de garder une vie sociale, différente mais aussi riche, et plus sincère. J’ai décidé de faire fi des pertes, car les bénéfices sont essentiels. Bien sûr, dans notre société, la transition est dure à vivre. L’accès à l’emploi est particulièrement difficile, d’autant plus du fait de la presque impossibilité du changement d’état civil sans stérilisation préalable, ce qui fait que nos papiers révèlent notre situation. Les injures sont légion, et nous sommes beaucoup à devoir nous cacher pour nous préserver. Le rejet, même inconscient, est fort, et particulièrement violent à vivre. Le monde médical, archaïque sur certains points, persiste souvent à nous voir comme des malades mentaux, et à nous refuser accès à des soins essentiels mais coûteux.

Mais le monde change. Nous sommes de plus en plus visibles. On parle de transidentité, de transphobie, dans des journaux grand public et à fort tirage, comme Libération qui fait régulièrement des articles de fond ou des recueils de témoignages sur le sujet. La France fera prochainement face à trois procès près la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour son refus de papiers d’identité conformes pour les personnes transgenres. Alors non seulement je m’accrocherai à la vie, mais je continuerai aussi à me battre pour accompagner mes frères et mes sœurs dans les difficultés rencontrées, comme je suis moi-même soutenue par de nombreuses personnes. Les changements pour moi ne font que commencer, les difficultés également. Mais je n’ai pas peur. Je suis fière. Je suis moi. Et à mes amis comme à mes adversaires, je n’ai qu’une chose à dire…

Je vous aime.

À qui appartient l’espace public ?

Le titre de cet article attirera très probablement une réponse accompagnée d’un haussement d’épaules pour en souligner l’évidence chez plusieurs personnes ici, qu’elle soit “ben, à tout le monde” ou “à personne”, cela semble absolument logique.

Mais pour d’autres personnes, c’est un peu plus complexe.

On peut parler des femmes. “Draguées”, sifflées, scrutées, interpellées… harcelées, injuriées, agressées, nous avons toutes subi ces attitudes au moins une fois en sortant de chez nous. Moi également : j’ai déjà eu droit à un délicat “c’est combien ?” alors que je ne traversais que 50 m de trottoir de ma voiture au lieu de destination, ainsi qu’à une main agrippant ma fesse dans le métro parisien (qui constitue une agression sexuelle, rappelons-le). Sans même parler des regards parfois insistants et intéressés, et pas par ma conversation.

On peut aussi parler des personnes racisées. Je ne suis pas concernée et ne connaît le sujet qu’à travers ce que j’ai pu voir et entendre, mais il est certain que les contrôles de police sont bien plus nombreux, que beaucoup de monde protège “discrètement” ses affaires lorsque quelqu’un au teint vaguement foncé arrive, et que des injures fusent avec plus ou moins de volume de façon régulière.

On notera également le cas des couples homosexuels réels ou supposés, et particulièrement des couples de femmes. Je ne peux que vous conseiller la lecture de l’excellent Tumblr Lesbeton qui recense nombre de mots doux entendus dans cet espace “public”, qui ressemble terriblement à un espace appartenant aux hommes blancs, hétérosexuels, cisgenres dans lequel les autres n’auraient qu’une servitude de passage.

Vous vous en doutez, les personnes transgenres ont également quelques menus désagréments hors de chez elles. Les regards déjà cités sont légion, qu’ils soient inquisiteurs, méprisants, moqueurs, gênés, et j’en passe. Les injures également : “travelo” est un terme entendu par presque toutes les femmes transgenres identifiées comme telles, et il n’y a aucune tendresse dedans, croyez-moi. Et bien entendu, puisqu’il existe un fétichisme qui nous colle à la peau, notamment du fait de la pornographie et de ses délicats termes “shemale” et “tranny”, ainsi que de la prostitution fréquente du fait de la précarité de cette population, nous avons droit également à ce harcèlement de rue, y compris lorsque notre transidentité est reconnue.

Récemment, j’allais chercher mon fils le plus âgé1 à l’école. Il est en primaire, connaît ma transidentité – il s’en moque, comme n’importe quel enfant de son âge – et apprécie que je sois là matin et soir pour lui.
En arrivant, je surprends quelques regards sur moi. Je suis habituée, mais cette fois, certains semblent agacés ; c’est pour moi une nouveauté perturbante. J’entends alors un père glisser à un groupe de mères : “tiens, v’là celui qui s’déguise en fille”. D’accord, ça commence. Il est vrai que je ne me déguise plus en garçon, ne supportant plus ce costume trop étroit pour moi : je porte mes bottes à talons offertes par ma mère, mon manteau cintré, quelques bijoux parfois. Je n’ai gardé que le pantalon comme élément neutre, afin de restreindre autant que possible les agressions déjà subies lorsque, dans une autre ville, je suis sortie ainsi avec des amies.
Je sens alors tout le mépris et le dégoût que j’inspire à ces gens ; quand mon grand sort, je lui fais signe de vite venir, et nous retournons à la voiture prestement avant de rentrer. Là, il m’annonce que d’autres enfants commencent à lui poser des questions : “et pourquoi ton papa il a les cheveux longs ? Pourquoi il a des chaussures de fille ?” Lui le vit bien ; il trouve ça amusant que ces gens me prennent pour un garçon, il se dit que je suis bien cachée. Il faut dire que pour le protéger, j’ai créé avec lui un secret autour de ça, le laissant penser à une mission d’espion, comme un jeu. Pour lui, c’est amusant ; pour moi, c’est une question de survie sociale. Je suis de ce fait très nerveuse à l’idée qu’il pourrait avoir des ennuis à terme, avec les parents qui pourraient essayer de me viser à travers leurs enfants et le mien.

Vient son cours de sport. Je l’y amène et revient le chercher, comme à l’école. Une fois sur le parking, j’ouvre ma fenêtre en attendant qu’il termine ; une mère passe alors près de la voiture, ses yeux se posent sur mon bracelet. “Pédé…”
Furieuse, je sors alors.

“Vous pourriez me répéter ça ?
– Mais je n’ai rien dit !
– Regardez, ma fenêtre est ouverte. J’ai entendu. Donc ? Vous répétez ou vous vous excusez ?”

Bien entendu, cette charmante dame choisit de partir sans dire un mot de plus. Je suis épuisée, décontenancée. En moins d’une semaine, je me retrouve à devoir faire un choix terrible : continuer à accompagner mon enfant, et l’exposer ainsi par procuration à ces offenses ? Ou le laisser y aller avec sa maman, sans moi, et me couper ainsi un peu plus de ma vie familiale ?
J’ai fait le second choix. Préserver mes enfants comptera toujours plus à mes yeux, que ce soit à tort ou à raison ; je ne peux le mettre en danger ainsi, simplement par ce que je suis.

Un ami proche, à qui je confiais tout cela en cherchant un peu de réconfort, eut alors des mots qu’il pensait simplement expliquants, mais qui furent extrêmement blessants : il affirma qu’il s’agissait d’une réaction normale, car il est sain de préserver ses enfants de personnes qui semblent louches ou sortant de la norme.
Certes, il dit vrai ; j’aurais moi-même une attitude protectrice en cas de danger même imaginé. Cependant, c’est oublier deux choses :
— Je viens toujours avec les mêmes enfants, dont celui qui m’accompagnait alors : un petit bout de tout juste deux ans. Considérer comme nocive une personne connue, avec un enfant en bas âge, même près d’une école… Ça n’a aucun sens.
— Si couver ses enfants est un réflexe potentiellement sain, injurier quelqu’un ne l’est jamais. Et il me semble que “pédé” n’est pas un terme élogieux. De même, relever ma présence ainsi, de manière audible, et marmonner dans mon dos n’est pas une attitude saine et logique à transmettre à sa progéniture.

Voilà donc les premiers lieux dont je me trouve exclue. Deux lieux supposés accueillir tout le monde, sans aucune discrimination : l’école publique, et un club de sport. Je vis actuellement la période la plus rude de la transition : celle où personne ne m’identifie en tant que femme, mais où me cacher n’est plus une option tolérable. Heureusement pour moi, voilà une semaine que j’ai pu débuter mon traitement hormonal de substitution. Je sens déjà les premiers changements survenir, je sens mon corps qui s’adapte, un peu comme des courbatures générées par une nouvelle activité sportive. Et dans très peu de temps, je rencontrerai la dermatologue pour me débarrasser enfin de cette encombrante pilosité faciale.

Reste alors à espérer que nous aurons changé de ville. Car il est évident qu’alors, rester serait source de danger permanent pour ma famille. Et cela, je le refuserai toujours. Protéger mes enfants, c’est mon travail de mère.

Hé oui, certaines personnes transgenres ont des enfants ; cela complique les choses encore plus lorsque l’on souhaite un changement d’état civil, d’ailleurs, mais j’en parlerai plus en détails dans un prochain article.

La vitesse, la précipitation, la maturation.

Avez-vous déjà entendu parler de la vitesse de pousse du bambou ?

Certaines espèces de bambou sont capables de pousser tellement rapidement qu’elles croissent d’un mètre par jour. Je ne sais pas si vous réalisez bien. C’est probablement ce qu’il y a de plus proche de la poterie selon Zelda, pour situer.

Simplement, cette pousse en apparence extrêmement rapide est tout sauf précipitée. Le bambou en question aura mis des semaines à créer son réseau racinaire, à prendre sa place dans le sol, trouver les ressources nécessaires en eau et en nutriments avant d’enfin pouvoir percer la terre et s’élever, droit vers le ciel, sous nos yeux ébahis.
Nous, nous n’aurons observé que la percée. Nous n’aurons pas vu tout ce temps de croissance invisible, bien plus lent que nous le pensons, nécessaire à la pousse de cette herbe 1. Et de fait, nous imaginons qu’avant celle-ci, rien n’existait, comme si la graine avait été semée la veille.

Hé bien, croyez-le ou non, mais il en va souvent de même pour les idées.

Avez-vous déjà vu super-Arbre, le super-héros des arbres une personne parler avec force conviction d’une idée qu’elle ne semblait pas même envisager la veille, voire même qu’elle contredisait ? Voire, au hasard… une personne devenir “brusquement” militante ?

Comme pour le bambou, les idées sont semées, puis germent à leur rythme. Ce qui paraît précipité est souvent, en réalité, mûrement réfléchi. Et une croissance rapide ne signale pas toujours l’absence de racines solides.

J’ai été récemment soupçonnée, même accusée d’être devenue active dans les réseaux militants de manière trop vive pour être sincère. Il se trouve que c’est le cas pour un certain nombre de personnes transgenres : nous semblons revendiquer aux yeux d’autres de manière soudaine, irréfléchie, précipitée. Mais c’est au mieux ignorer, au pire nier qu’il ne s’agit en rien d’une “lubie” : on parle ici de l’identité d’une personne, une “conviction profonde”, et qui n’est pas arrivée du jour au lendemain ! C’est un chemin, parfois tortueux et semé d’embûches, mais surtout progressivement éclairé. Et pour celles et ceux n’ayant pas eu la possibilité de commencer leur transition pendant leur prime jeunesse, l’évolution visible peut surpasser en rapidité la maturation cachée.

Personnellement, il se trouve que j’ai commencé à évoquer la possibilité d’une transition au mois de juin de cette année. Oui : il y a seulement cinq petits mois que j’ai ouvertement dit à quelqu’un que je n’étais peut-être pas cisgenre. Je conçois que me voir, de fait, m’investir au CGLBT local, partager des informations sur les réseaux sociaux, revendiquer des droits que l’on ne m’aurait imaginé utiles il y a un an, aller manifester à Paris, etc. puisse sembler brutal. Mais, comme je l’ai déjà évoqué plus tôt, j’ai toujours été cette personne ; simplement, j’étais passée à côté. À présent que j’ai retrouvé la route, pourquoi ne devrais-je pas l’emprunter à grande vitesse ? Après tout, je la connais. Pour filer la métaphore, elle est aujourd’hui pour moi une autoroute sous le soleil alors qu’auparavant, je ne faisais que trébucher de nuit dans le fossé situé sur le bas-côté…

Lorsque des proches me demandent 2 comment j’ai vécu la compréhension intime de ma transidentité, j’ai tendance à utiliser une autre comparaison : celle du vieux robinet.
Imaginez que vous êtes dans une pièce fermée, aux fenêtres très hautes, et que avez soif. Vous avez bien quelques seaux d’eau un peu croupie, mais vous aimeriez vous désaltérer à une source plus claire. Et vous avez, près de vous, ce robinet ; il est grippé, et vous avez essayé plus souvent qu’à votre tour de l’ouvrir sans succès. Et voilà qu’un jour, vous trouvez une pince. Avec elle, vous parvenez enfin à faire bouger la valve, d’abord un tout petit peu, puis… elle se casse.
L’eau coule alors à flot dans toute la pièce. Elle va vous submerger, elle devient incontrôlable, terrifiante. Il est à présent devenu impossible de faire cesser ce flux continu. Les options ? La noyade… ou vous laisser porter, jusqu’à atteindre les fenêtres par lesquelles vous pourrez sortir.
C’est exactement mon vécu. Et malgré l’angoisse ressentie à ce moment, je ne remercierai jamais assez la personne qui a placé cette pince dans la pièce. Elle ne m’a pas “seulement” sauvé la vie, elle me l’a rendue.

Voilà ma pince. Et vous, en avez-vous eu une ? À quoi ressemblait-elle ?

Voilà ma pince. Et vous, en avez-vous eu une ? À quoi ressemblait-elle ?

Oui, je suis militante. Nous revendiquons des droits, ils sont essentiels pour nombre d’entre nous, et il m’est personnellement nécessaire de participer à ces luttes. Je n’arrêterai pas de me battre, je ne deviendrai pas discrète. J’ai toujours été politisée, cet engagement ne fait que s’ajouter à ceux précédemment affichés.

Et si vous avez réussi jusqu’ici à apprécier, sinon tolérer la personne engagée que je suis… vous devriez pouvoir continuer, non ?

1Oui, le bambou est une herbe. Moi aussi, j’ai été surprise de l’apprendre.
2Figurez-vous que, de manière tout à fait étrange, il existe des gens qui envisagent de demander des informations sur une personne… directement à celle-ci ! C’est fou, non ?