Les personnes trans, les lesbiennes, et la culture du viol.

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Préambule : cet article cite des propos pouvant être violents à l’encontre de groupes discriminés, ainsi que des mentions explicites de viol.


Il est de ces sujets qui reviennent de façon cyclique, éternels serpents de mer du monde militant, surgissant imprévisiblement des abysses du web pour dévorer les égaré·e·s qui pensaient naviguer en eaux calmes. Et puisque l’un d’entre eux est actuellement de retour, il est temps d’endosser son costume de capitaine Achab et de partir en chasse de ce Moby Dick. Avec, probablement, un succès pareil au sien.

Lorsqu’on arrive au sein des milieux LGBTI+, on imagine généralement des communautés soudées, allant main dans la main vers un même horizon de respect, d’amour, de droits pour toustes, une belle convergence des luttes en somme. Un beau rêve, surtout : d’un côté, les inimitiés habituelles des petits milieux, les divergences politiques, les querelles d’ego et les concurrences inter-associatives viennent entraver les avancées pourtant ô combien nécessaires. De l’autre, être une personne discriminée n’empêche en rien d’être en position de domination par ailleurs. L’homonationalisme, intrumentalisation raciste de la lutte contre l’homophobie, gangrène depuis bien trop longtemps cet environnement et repousse les personnes racisées à la marge. La biphobie d’une partie des gays et lesbiennes (salut à vous, Gold Stars 1) est souvent le sujet de conversations houleuses. Et ne me lancez pas sur la misogynie et la lesbophobie dans les lieux gay…

Puisque mon Pokédex à shitstorms n’était apparemment pas suffisamment rempli, je vais aborder dans les lignes qui suivent un autre de ces monstres : la transphobie, et plus spécifiquement un de ses avatars qui siffle à nos oreilles lorsque nous nous y attendons le moins : le délicat sujet des “préférences génitales”. Je tenterai d’abord d’en donner une explication succincte, ainsi que les origines du propos en question. Ensuite, en m’appuyant sur un court texte résumant les arguments avancés, je m’efforcerai de séparer le fond de la forme. Puis nous verrons qui tient ce discours, et pourquoi. Enfin, je vous proposerai une tentative de résolution.

I – C’est quoi l’histoire ?

L’argument, en le simplifiant au maximum, s’exprime ainsi :

Refuser de coucher avec une personne parce qu’elle a un pénis ou une vulve entre les jambes n’est pas transphobe.

Ou l’inverse exact, bien entendu, selon le point de vue. Il existe évidemment bien des nuances, mais toutes les exposer relève de l’entreprise herculéenne, et je ne suis pas d’humeur à nettoyer les écuries d’Augias aujourd’hui.

Un brin d’historique : en 2012, Drew DeVeaux (activiste trans et actrice pornographique) a utilisé l’expression “cotton ceiling”, ou plafond de coton, pour décrire le fait que les femmes cis lesbiennes et bisexuelles étaient souvent tout à fait disposées à discuter, militer, nouer des liens d’amitié avec des femmes trans, mais n’envisageaient pas d’avoir des relations romantiques ou sexuelles avec elles. En d’autres termes, qu’elles étaient prêtes à nous intégrer dans la communauté des femmes jusqu’à un certain seuil. La formule est une variation sur celle du plafond de verre, décrivant le phénomène misogyne empêchant les femmes d’accéder à certains niveaux hiérarchiques en entreprise, en politique, etc. De la même façon que nous nous cognons toutes à ce plafond invisible, les femmes trans se heurteraient à la paroi de coton – autrement dit, les sous-vêtements.

Disons-le tout de go, je n’apprécie pas le mot de Drew DeVeaux et refuse de l’utiliser tout comme bien d’autres militantes transféministes ; non par crainte d’attirer l’ire de mes camarades cis, mais parce que je la trouve inappropriée. En effet, si nous avons toutes les raisons de vouloir détruire le plafond de verre, ce n’est absolument pas le cas du coton. De plus, elle ne vise que les relations entre femmes cis et femmes trans ; or, nous y reviendrons, il s’agit d’un phénomène réel mais bien plus large. Pour finir, étant suffisamment vague pour être déformée, elle ne permet pas de parler sereinement du sujet.

Car bien entendu, les transphobes n’ont pas attendu 2012 pour détourner une lutte légitime – celle contre les violences sexuelles – à des fins discriminantes. En 1979 déjà, dans son ouvrage ayant servi d’inspiration à l’ensemble (ou presque) des arguments transphobes et cissexistes 2, The Transsexual Empire: The Making of The She-Male, Janice Raymond écrivait ceci dans le paragraphe intitulé Sappho by Surgery: the transsexually constructed lesbian-feminist 3 :

Tous les transsexuels violent le corps des femmes en le réduisant à un artefact, en s’appropriant ce corps pour eux-mêmes. Toutefois, le féministe-lesbien transsexuellement construit (sic) viole la sexualité et l’esprit des femmes, également.

Il apparaît évident à la lecture de ces lignes que la représentation des femmes trans, spécifiquement lesbiennes, comme des violeuses n’est pas nouvelle ; Janice Raymond a certes dit avoir voulu utiliser le terme “viol” comme métaphore et qu’elle ne le ferait plus, cela reste une militarisation, une transformation en arme de la peur et du traumatisme des victimes de viol, qui me semble profondément indigne de la part d’une féministe pourtant au fait de la gravité du crime. D’autant plus une lesbienne qui a connu la triste époque de la Lavender Menace ou “Menace Mauve”, où les féministes hétérosexuelles refusaient d’inclure les autres sous prétexte de dangers aussi divers qu’illusoires. Il me semble utile de préciser ici que les lesbiennes féministes ont su retourner à leur avantage cette formule : en 1970, un groupe a organisé le zap de la Seconde conférence pour l’Union des femmes, distribuant le manifeste The Woman-Identified Woman et portant des t-shirts “Lavender Menace”. Ce moment est considéré depuis comme fondateur pour le féminisme lesbien, dont se revendique Janice Raymond. Il est regrettable que nous n’ayons su faire de même suite à son ouvrage.

En résumé, des personnes cis accusent les personnes trans qui exposent leurs difficultés sur les plans amoureux et sexuels de considérer que l’intimité leur est due et, ce faisant, de propager la culture du viol. Et tout ceci est une fausse question.

Ne vous énervez pas tout de suite, je m’explique.

II – Exemple rhétorique

Pour illustrer mon propos, je vais utiliser un texte lu récemment, qui résume parfaitement à lui seul tous les problèmes de ce discours. J’ai essayé d’en garder la forme au maximum, y compris dans la traduction malgré la difficulté à rendre en français l’idée derrière le mot “entitlement”. Je vous invite à me dire si des erreurs s’y sont glissées, afin que je les corrige au plus vite.

Tout d’abord, voici le texte in extenso :

If you think lesbians who don’t want to date trans women or gay men who don’t want to date trans men are transphobic or if you think gay men and lesbians have to have a good reason ie. lesbians having been raped by a male in the past, unsub unfollow unfriend me. I have no time for homophobia, rape culture, and thinking people have to have a reason NOT to date someone. Nobody should have to give you a reason you deem valid to be off the hook of potentially having to date you it’s coertion and entitlement. Nobody is owed sex, nobody is owed a date; It’s not being transphobic. Genitals fetishism isn’t a thing.

Shoving dicks at lesbians is rape culture and no better than what het males have been doing for centuries.

I’m holding everybody to the same standard : don’t coerce people, don’t shame them into fucking you, don’t terrorize them into fucking you.

Si vous pensez que les lesbiennes qui ne veulent pas sortir avec des femmes trans ou les gays qui ne veulent pas sortir avec des hommes trans sont transphobes ou si vous pensez que les gays et lesbiennes doivent avoir une bonne raison, c’est-à-dire que les lesbiennes aient été violées par un homme dans le passé, désabonnez-vous arrêtez de me suivre retirez-moi de vos ami·e·s. Je n’ai pas de temps à perdre avec l’homophobie, la culture du viol et l’idée que les gens doivent avoir une raison de ne PAS sortir avec quelqu’un. Personne ne devrait avoir à vous donner une raison que vous jugez valable pour ne pas avoir à sortir avec vous ; c’est de la coercition et l’exigence d’un “droit”. Les relations sexuelles ne sont pas un dû, sortir avec quelqu’un n’est pas un dû ; ce n’est pas être transphobe. Le fétichisme des parties génitales n’existe pas.

Forcer les lesbiennes à toucher des bites, c’est la culture du viol et n’est pas mieux que ce que les hommes hétéros font depuis des siècles.

J’applique à tout le monde les mêmes critères : ne pas contraindre les gens, ne pas leur faire honte pour qu’ils baisent avec vous, ne pas les terroriser pour qu’ils baisent avec vous.

Bon… Commençons par relever le premier problème : ce texte expose des idées qui font généralement consensus, a fortiori dans les divers courants féministes. En l’occurrence, il s’agit des quatre cinquièmes de l’ensemble, et ce n’est pas une hyperbole : tout depuis “si vous pensez que les gays et lesbiennes doivent avoir une bonne raison […]” jusqu’à la fin me semble incontestable, à l’exception de ce passage sur lequel nous reviendrons : “[…] ce n’est pas être transphobe. Le fétichisme des parties génitales n’existe pas.”

Pourquoi est-ce un problème, me direz-vous ? Parce qu’il s’agit d’une stratégie de rhétorique fallacieuse bien connue, dite du “hareng rouge” ou red herring, consistant à utiliser des arguments pour appuyer une thèse malgré leur absence de lien. Il s’agit d’une diversion visant, consciemment ou non, à convaincre les destinataires du bien-fondé du propos sans toutefois l’étayer. Par exemple, si votre enfant rentre tard de l’école, et qu’il vous dit : “je suis en retard, mais il faisait froid, et en plus il pleuvait”, vous pourriez ressentir de la compassion pour lui d’avoir dû marcher par ce temps, peut-être même vous dire que c’est une explication valable… quand bien même il n’aurait donné aucune justification réelle : c’est un détournement d’attention.

Allons donc observer de plus près la Pomme de discorde.

Si vous pensez que les lesbiennes qui ne veulent pas sortir avec des femmes trans ou les gays qui ne veulent pas sortir avec des hommes trans sont transphobes […]

Ici, l’extrait est tourné de façon confuse et mélange deux idées distinctes. Clarifions.

Si des personnes cis précises ne veulent pas sortir avec des personnes trans précises, alors ce n’est évidemment pas transphobe. Il va de soi que chacun·e devrait avoir le droit de choisir librement ses fréquentations, quelles qu’elles soient.

En revanche, si des personnes cis ne veulent pas sortir avec les personnes trans en général, il devient bien plus probable qu’il s’agisse là de transphobie, ou plus précisément de cissexisme. Les motivations profondes de cette décision ne sont pas forcément la haine, la peur, le dégoût ou que sais-je encore, elles ont peut-être des origines plus nuancées ou délicates, mais cela reste un rejet non d’une personne mais d’une catégorie entière de la population.

[…] si vous pensez que les gays et lesbiennes doivent avoir une bonne raison, c’est-à-dire que les lesbiennes ont été violées par un homme dans le passé […]

Ici, rien à dire, du moins en apparence : non, personne n’a besoin d’une raison – “bonne” ou non – pour refuser de côtoyer des gens d’une façon ou d’une autre. Ceci est particulièrement vrai dans la sphère intime : s’il peut être parfois compliqué d’éviter tout échange avec, par exemple, un supérieur hiérarchique ou des membres de sa famille, il devrait toujours être simple de dire non aux contacts sexo-affectifs. Ce n’est hélas pas systématiquement le cas, et l’on rentre en effet alors dans le domaine de la coercition, de la violence, du viol.

Cependant, on observe ici le début d’un glissement : si, au départ, les victimes présentées étaient les lesbiennes et les gays, on ne parlera plus que des premières… et donc, de leurs bourrelles 4 présumées : les femmes trans. Ne nous leurrons pas : ce genre de propos exploite le féminisme pour dissimuler la transmisogynie sous-tendue. Là encore, nous y reviendrons en détails dans la prochaine partie de cet article déjà bien trop long.

[…] ce n’est pas être transphobe. Le fétichisme des parties génitales n’existe pas. […]

Je ne m’aventurerai pas à discuter de la seconde phrase, le domaine des fétichismes et des paraphilies étant bien trop large pour oser une quelconque affirmation. En revanche, dire que “ce n’est pas transphobe” ne sert qu’à renforcer le hareng rouge : il rappelle la thèse de départ au sein d’un argumentaire sans lien. Car, pardonnez-moi, mais : qui ici voit un rapport avec les personnes trans ? Une quelconque démonstration de coercition exercée de façon globale sur un groupe par un autre ? Posons la question plus clairement :

Où avez-vous lu ou entendu, sans la moindre ambiguïté, une personne trans affirmer qu’une lesbienne ou un gay devait coucher avec elle pour prouver son absence de transphobie ?

Peut-être pourrez-vous me trouver quelques cas anecdotiques, mais vous tomberiez alors dans le déshonneur par association, qui consiste à étendre à tout un groupe les vices ou crimes d’un de ses éléments. Pour donner un exemple, si je dis : “tu mets les couteaux pointe en haut dans le lave-vaisselle, c’est immonde ! La preuve, mon ex faisait ça, donc tu es comme lui !”, c’est un déshonneur par association.

[…] Forcer les lesbiennes à toucher des bites, c’est la culture du viol et n’est pas mieux que ce que les hommes hétéros font depuis des siècles. […]

Ici, on arrive au coup de grâce : la suggestion que les femmes trans souhaiteraient agresser sexuellement, violer même, les lesbiennes. Il s’agit d’un dernier sophisme, appelé Argument de l’Épouvantail, ou Homme de Paille. On déforme le discours adverse (ici, les personnes trans disant être fréquemment éconduites sur la seule base de leur identité) pour en faire une caricature si effrayante qu’il en est discrédité. Dire que les personnes soutenant la dépénalisation du cannabis veulent un pays de toxicomanes et mettre l’héroïne en vente libre est un exemple classique.

Jamais ce texte n’envisage que les femmes trans ne se servent pas forcément de leur pénis, ni même qu’elles n’ont pas forcément de pénis, d’ailleurs. Considérer que les femmes trans ont exactement les mêmes pratiques sexuelles que les hommes cis est, au-delà de l’essentialisme, une méconnaissance fondamentale de nos sexualités.

J’ai traduit “shoving dicks” par “forcer à toucher des bites”, soit son sens figuré, pour éviter de caricaturer le propos. Or, je dois souligner que cela peut aussi se traduire au sens propre par “enfoncer des bites” : la manipulation sémantique liée au double sens suggère fortement l’idée non plus de la culture du viol, mais de l’acte en lui-même.

Le tour est joué : en l’enrobant de jolies phrases impossibles à critiquer prises hors contexte, on peut alors sereinement déployer sa stratégie de diabolisation. Toute personne venant contester le discours tenu sera alors aisément accusée de soutenir à son tour la culture du viol, voire d’activement harceler et agresser les lesbiennes cis.

J’en profite pour vous rappeler une règle de base du bien-être en ligne : ne lisez pas les commentaires.

III – Mais qui parle encore de ça en 2020 ?

Je me refuserai à être réductrice en me contentant de blâmer les TERF (ou Trans Exclusionary Radical Feminists, soit les féministes radicales qui excluent les personnes trans de leurs luttes.) D’une part, car cet acronyme est trop souvent employé pour décrire des réalités extrêmement distinctes ; de l’autre parce que si elles sont effectivement à l’origine de ces tribunes, elles sont bien loin d’être les seules à le dire ou le penser.

Pour résumer salement avec Paint, et sans aucune proportion, un diagramme de Venn est toujours utile : TERF n’est pas synonyme de transphobe, féministe radicale encore moins.

Plusieurs éléments du texte en exemple indique son origine :

  • La prétendue homophobie du mouvement trans ;
  • La présentation de celui-ci comme d’un groupe uniforme ;
  • L’utilisation de “gays” et de “lesbiennes” pour parler uniquement des personnes cis, sans jamais utiliser le terme en question : “cis” va de soi.

Il s’agit de dog whistles : un mot, un argument, parfois un simple signe ou une image reconnue par les membres d’un groupe, mais suffisamment subtil et discret pour que des gens mal informé·e·s l’emploient sans avoir parfois la moindre idée de sa signification réelle. Si jamais vous cherchiez, par exemple, “homophobie trans” pour essayer de mieux comprendre, vous tomberiez exclusivement sur des sites TERF et conservateurs reprenant cette idéologie à leur compte.

C’est la grande force de ces groupuscules : les TERFs (les vraies), travaillant régulièrement avec l’extrême-droite 5, ont des tactiques proches, notamment l’exploitation des positions indécises ou “modérées”. Comme l’exprime le paradoxe de la tolérance énoncé par Karl Popper, si l’on tolère un discours intolérant, on en vient toujours à le renforcer. Et les idéologies fondées sur l’oppression n’hésitent jamais à exploiter les failles de la majorité.

Ces textes sont conçus dans le but d’exploiter plusieurs choses :

  • Les bons sentiments : nulle personne décente n’irait nier la violence de la coercition sexuelle. Décente, j’ai dit.
  • La méconnaissance : il n’y a aucun mal à ne pas connaître les éléments de langage de ces individus, c’est le cas de l’immense majorité. Hélas, l’ignorance est également un terreau fertile pour y semer peur et haine.
  • Le trauma enfin : ces transphobes, sous couvert de féminisme (réel ou simulé), n’ont aucun scrupule à venir verser du sel sur les plaies des victimes d’abus sexuels. Et c’est là leur méfait le plus grave à mes yeux, bien plus que leur haine : ce sont des abus de faiblesse manifestes, décrits par des rescapées de mouvances qu’elles qualifient de sectaires, à intervalles réguliers. La dernière en date, Amy Dyess, a dénoncé lors d’une interview les abus internes du mouvement “gender critical” – un euphémisme semblable dans sa construction aux termes comme “alt-right” pour dire suprémacistes blancs. Depuis, elle reçoit des menaces et insultes de leur part, notamment lui disant qu’elle n’a qu’à aller… “sucer des meufs trans”, soit précisément ce dont elles nous accusent. Leur but n’est pas de préserver les survivantes, mais de les utiliser.

Par ce procédé, leur discours peut toucher et donc se transmettre à bien d’autres catégories de la population (qui parfois s’entrecroisent) : des survivantes de viol, des lesbiennes sont les premières cibles ; mais aussi des féministes n’appartenant pas à ces groupes, souhaitant soutenir les premières et pensant ainsi accomplir un travail d’alliées.

Linda Riley, éditrice de DIVA Magazine – principal magazine adressé aux femmes lesbiennes et bi au Royaume-Uni, raconte pourtant ici :

Dans mes 40 années en tant que lesbienne publique, je n’ai jamais rencontré quiconque ayant été contrainte de coucher avec une femme trans.

Pour avoir dit cela, elle a subi harcèlement, injures, rumeurs, et fut qualifiée de “fausse lesbienne” par celles qui prétendent pourtant les défendre.

Ce que l’on tend à oublier est que ces tactiques viennent également nourrir les discours masculinistes, conservateurs, religieux et autres réactionnaires, ravis de voir ainsi leur travail pré-mâché par des divisions et conflits entre leurs adversaires politiques. Ces personnes peuvent ainsi se draper d’une aura de vertu, jouant les pro-féministes, et diviser… pour mieux régner.

Comme dit plus haut, les femmes trans ne veulent pas contraindre les lesbiennes à coucher avec elles. Nous voulons simplement adresser le cissexisme qui nous étouffe constamment. Et nous subissons cela bien plus fréquemment et violemment de la part des personnes cis et hétéros, soyez-en assuré·e·s ; simplement, vous admettrez que la chose était bien plus prévisible de la part de celleux dont le genre et l’orientation ne sont pas marginalisées. Et puisqu’il est souvent plus simple pour nous d’échanger avec nos camarades LGB, il est logique que vous nous entendiez plus à ce sujet. La vérité est tristement banale : nous n’attendons plus grand-chose de la part des cis het.

Vous avez toujours un doute ? Alors allez lire cet article (en anglais). On y lit notamment que :

Seulement 1,8% des femmes et 3,3% des hommes hétéros ont indiqué (dans leurs préférences, NdT) une personne trans de l’un ou l’autre genre binaire. Mais la plupart des non-hétérosexuels n’étaient pas non plus enthousiastes à l’idée de sortir avec une personne trans, puisque seulement 11,5 % des hommes gays et 29 % des lesbiennes ont inclus les personnes trans dans leurs préférences.

Ce sondage démontre, s’il le fallait, que la question n’est en rien l’apanage des LGB. En réalité, il s’agit bel et bien d’un aspect systémique – et non interpersonnel – des relations sexo-affectives. Nous ne parlons pas ici d’un abscons “droit au sexe”, mais d’un rejet massif des personnes trans de toute communauté. Mais il est évident qu’un principe moral continue, y compris dans ce cadre, de s’appliquer à chacun·e. Et ce principe, c’est que…

IV – Quand c’est non, c’est non ♪

Et maintenant, vous l’avez dans la tête. Plaisir d’offrir.

On ne le répétera jamais assez : le consentement mutuel, libre et éclairé doit être la pierre angulaire de toute relation sexo-affective 7. J’irais même jusqu’à dire que le consentement n’est pas suffisant en soi : de l’enthousiasme, de la passion, du rire ! Un simple “oui, d’accord” ressemble certes à du consentement, mais personnellement, je n’éprouve du désir que lorsque je suis certaine qu’il est réciproque. Tout ce qui n’est pas un “oui” est un “non”, mais un “oui” peut, contrairement à son antonyme, être donné pour de mauvaises raisons. Fin de la digression.

Mais ledit consentement est parfois éclairé à la lumière de ses propres biais. Cela ne le rend pas moins valide et légitime, cela va de soi, et la seule personne à même de les interroger restera toujours soi-même. Je le redis : vous n’avez jamais d’explications à donner à un refus, et si l’autre en exige une, c’est effectivement un résidu de fosse septique que je vous souhaite de ne jamais recroiser. Une fourchette à soupe vous serait plus utile que ce genre de personnage.

Et puisque personne n’a le droit de vous demander un exposé en quatre pages pour motiver votre refus, vous avez également le droit… de ne pas nous imposer vos positions potentiellement blessantes. Pour dire les choses simplement :

  • Absence de réponse : c’est un non, très bien.
  • “Non merci” : idem.
  • “Non, dégage” : idem, et peu importe que ce soit un peu vexant, ça reste incontestable.
  • “Non, je couche pas avec des trans” / “C’est pas mon délire” / “J’aime pas les mecs” (à une femme trans) : c’est toujours un non, ça se respecte toujours autant, mais vous avez probablement blessé profondément la personne en face de vous, voire déclenché un sentiment de dysphorie. Non, cela ne change rien au respect qui vous est dû.

Pour le dernier point, une précision s’impose. Ce n’est pas votre refus qui pose problème, nullement. C’est l’expression directe de votre rejet des personnes trans. Cela ne rendra pas une violence physique voire sexuelle moins criminelle, mais vous venez d’employer une violence verbale qui ne vous apporte rien, et retire potentiellement beaucoup. Et le mépris pour votre indécence devient alors aussi cohérent que le respect de votre intégrité.

En tant que femme bi, si une des Gold Stars précédemment citées venait me dire qu’elle ne sortira jamais avec une femme bi, ce n’est pas son refus que je prendrai mal. De la même façon que les hommes gays qui indiquent sur Grindr “Pas de Noirs, pas d’Arabes, pas de gros” couchent avec qui ils veulent, ça n’en fait pas moins des racistes et des grossophobes affirmés. Pour le cissexisme, c’est exactement le même principe.

En conclusion, je me permettrai un conseil qui, je pense, pourra servir à tout le monde. Comme pour tout le reste, vous en faites ce que bon vous semble :

Votre oui ou votre non, qu’importe vos raisons, est un droit inaliénable ; mais réfléchir à son origine, par et pour vous-même, ne fera que vous renforcer dans votre propre sentiment de légitimité. L’introspection est un enrichissement intime, et le contraire de la coercition.


1 “Gold star” est employé, dans notre jargon fleuri, pour qualifier les gays et lesbiennes n’ayant jamais eu de relation hétérosexuelle. Les personnes l’utilisant pour elles-mêmes ont souvent tendance à considérer l’homosexualité stricte comme supérieure à la bisexualité.

2 “Cissexisme” : ensemble des habitudes, attitudes et positions idéologiques favorisant les personnes cisgenres au détriment des personnes trans. Il se différencie de la transphobie en ce qu’il ne s’agit pas d’un rejet massif, d’une haine ou d’une volonté de nuire aux individus concernés, plutôt d’une conformation idéologique issue de la norme dominante, d’une invisibilisation de notre existence et de notre légitimité.

3 “Sappho par chirurgie : le féministe-lesbien transsexuellement construit”. Oui, je suis allée lire ce livre exprès. Ma dévotion pour toi est sans limite, cher lectorat.

4 Féminin de bourreau. Bon, d’accord, ce mot est défini comme “femme du bourreau” à l’origine, mais féminisons donc les noms de métiers, bon sang ! Même les plus contestables : après tout, personne n’a à ma connaissance de problème avec le mot “policière”.

5 Ce n’est pas un déshonneur par association, mais une information : voir ici, ici, ici ou encore . Mes excuses, tous ces liens sont en anglais.

7 Le sexe, c’est uniquement entre personnes consentantes et majeures, hein… Je vous vois…

Relecture : notamment Lucie, Claire. Merci à elles pour leurs précieux conseils !

7 thoughts on “Les personnes trans, les lesbiennes, et la culture du viol.

  1. J’ai tout lu, merci pour cet article informatif!
    Je ne suis pas une personne trans concernée mais une femme cis racisée asiatique militante féministe et toutes ces techniques de manipulation juste transphobes m’énervent.
    Et oui malheureusement il y a des femmes cis transphobes qui se prétendent “féministes” mais ne le sont pas du tout en n’incluant pas toutes les femmes pour les droits de toutes les femmes et malheureusement il existe aussi de la transphobe chez les milieux queer militants, chez les hommes etc.

    Déjà pour le faux argument de gays/lesbiennes de refuser de coucher avec les personnes trans, c’est transphobe, puisque être une personne trans, femme ou homme trans, ce n’est pas une orientation sexuelle comme hétéro, gay, lesbienne, bi, pansexuel. Il y a des femmes trans qui peuvent hétéro ou lesbiennes ou bi etc comme les hommes trans, c’est insultant et transphobe de penser qu’être une personne trans est une orientation sexuelle alors que non.
    De 2, il existe bien des “préférences” qui peuvent être fétichisant raciste, transphobe, grossophobe, homophobe, lesbophobe, validiste et ça, ça rentre pas encore dans la tête de gens qui ne veulent pas comprendre ça quand on leur explique!
    Refuser de sortir avec une personne trans est transphobe mais vouloir à tout prix sortir et coucher avec une personne trans pour “l’expérience” est aussi transphobe et c’est pareil avec les personnes gay, lesbiennes, racisées, gros, handicapés.

    Et oui, les personnes transphones ne sont pas que des femmes terf, il y a aussi dans le lot des hommes, des personnes LGBT qui sont aussi transphobes etc mais c’est vrai que whaou les femmes terf manipulent énormément comme les mascu etc.
    Le “les femmes trans sont des agresseurs sexuelles qui se déguisent en femmes pour agresser les femmes aux toilettes” je l’ai beaucoup entendu des femmes terf dont JK Rowling et c’est complètement faux et c’est transphobe.
    Etant une militante féministe racisée et où je me suis déconstruite sur beaucoup de choses, j’ai déjà vu leur discours dont une certaine antastasia populaire sur youtube aussi xd, mais je me suis informée des concernées via des livres, témoignages parce que j’ai bien vu ensuite que ces terf putaphobes islamophobes racistes interview certaines concernées seulement: Celles qui vont seulement dans le sens comme la femme voilée qui a été contrainte de le mettre mais elles n’interviewent jamais les femmes voilées musulmanes qui ont choisi de le mettre, comme elles interviewent que les travailleuses du sexe qui sont contre leurs consoeurs, contre le travail du sexe mais n’interviewent jamais les travailleuses du sexe qui ont choisi ce métier, aime ce travail et juste cet idée, ces terf putaphobes n’acceptent pas!

    Ça s’appelle en psychologie: le biais de confirmation et justement ces femmes blanches terf d’extrême-droite utilise beaucoup ce biais consciemment ou inconsciemment pour juste voir les preuves qui vont dans leur sens mais écartent, ne voient pas les preuves qui prouvent qu’elles ont tort, c’est ça qu’elles font.
    En plus d’autres techniques de manipulation que tu as exposé comme des comparaisons qui n’ont rien à voir, déformer les propos des concernés, insulter les concernés de “faux” en les écoutant pas, nous traitant de “traitre”, utiliser l’émotion, le trauma pour détourner ça et juste servir l’oppression, la discrimination et que les personnes non-concernés se victimisent, plaignent, s’inventent une oppression ou victime de la cancel culture pour juste pas écouter les concernés qui pointent du doigt leur transphobie, racisme, homophobie, lesbophobie, putaphobie, grossophobie etc.
    Toutes ces techniques de manipulation des non-concernés pour juste pas écouter et ne pas se remettre en question = tout ça juste par égo.
    Je connais bien toutes leurs techniques en étant dans le milieu militant et étant victime de discrimination aussi et on voit les personnes qui arrivent à se remettre en question en juste écoutant, s’excusant sincèrement et en changeant de ceux qui ne veulent juste pas se remettre en question et changer en étant des cons gamins problématiques en utilisant ces techniques de manipulation.

    J’ai eu sans le savoir une ex-amie blanche raciste dont on s’entendait bien au début en parlant juste de séries comme passions communes mais une série a fait de l’appropriation culturelle raciste et fétichisation raciste des noirs et elle ne savait pas ce que voulait dire appropriation culturelle qu’elle confondait avec l’appréciation culturelle et elle ne savait pas ce qu’était la fétichisation raciste non plus, c’est pourquoi je lui avais mis des ressources.7
    Ce qui m’a le plus choqué, c’est que c’est une hypocrite qui n’a pas 5min pour juste se taire pour pas dire des conneries racistes, écouter, regarder les ressources que j’ai mis, se remettre en question, s’excuser sincèrement et changer, non elle n’a pas fait ça mais elle a 5min pour dire des conneries racistes sans s’informer et même après que je lui avais mis des ressources qu’elle n’a pas lu, elle disait et continuait à dire des conneries racistes même si je lui avais dit que ce qu’elle disait était raciste en étant moi-même militante racisée asiatique où elle est allée loin à dire “On se trompe de lutte” pour l’appropriation, “il faut lutter contre un racisme de base” alors qu’elle fait du racisme ordinaire qui est un racisme de base et le fameux “racisme anti-blanc” qui n’existe pas et qu’elle ne subit et ne subira pas le racisme, ne s’informe pas du tout sur ce qu’est le racisme, puis elle m’a envoyé un dernier message privée plein de conneries racistes encore pour me bloquer ensuite mais LOL.
    Ce qu’elle m’a fait = fragilité blanche, privilège blanc qu’elle dit reconnaitre alors que non, victimisation + égo qui a parlé!

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  2. Et c’est vrai que la transphobie dans le milieu militant comme le racisme dans le milieu militant sont un vrai problème que certains ne veulent pas voir, reconnaitre, se remettre en question et changer!
    J’ai eu dernièrement une personne LGBT autiste qui m’a bloqué ensuite et qui préféré boycotter “mulan” pour les positions de l’actrice et les ouigours mais ne boycotte pas le film disney qui a été écrit, dirigé par des personnes blanches qui font du token, utiliser juste des personnes racisées en acteurs et actrices, que des blancs, blanches écrivent la culture des racisées en faisant de l’appropriation culturelle, sans recherche, écrivent de leur point de vue blanc, en y mettant plus un folklore blanc, prisme blanc, prisme white féminisme tout ça qui est raciste et qu’on dénonce pas mais ces personnes LGBT ou non préfèrent ne pas voir ça et juste dénoncer les problèmes d’un pays qui n’est pas le leur aussi, c’est juste de l’hypocrisie!

    Leur boycott cache leur racisme aussi! Et si ça avait été les positions politiques d’une actrice blanche, ça aurait mieux passé, moins d’appel au boycott!
    Et leur hypocrisie de passer plus leur temps à ce qui se passe dans les autres pays que dans leur propre pays, de penser qu’en “dictature” c’est pire qu’en france et de dénoncer juste la dictature chinoise, se cache leur racisme et leur hypocrisie!
    Et non, c’est bien pire en démocratie car les gens sont hypocrites et aveugles en pensant que c’est meilleur alors qu’ils sont lobotomisés comme dans une dictature, c’est pareil!
    Et c’est pas parce que dans d’autres pays, c’est plus violent physiquement, que c’est rien les violences psychologiques et même si on ne vit pas dans une répression, je pense que c’est pire en démocratie, pire chez nous car les gens sont plus leurrés, plus hypocrites et se voilent encore plus la face que dans une dictature!

    Et voilà aussi pourquoi on a besoin de lutte militante intersectionnel à combattre toutes les oppressions, les discriminations, voir que des discriminations peuvent s’ajouter entre elles!

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  3. Bonjour, je suis tombé sur ton article sur Twitter grâce à une activiste transgenre, je suis moi-même un garçon trans (j’ai l’impression de faire fake comme ça) et ton article m’a étrangement détendu, il est clair et véhicule tout ce dont on a besoin

    En fait, j’aimerai savoir si je pouvais utiliser le lien de ton article comme “argument” (ou plutôt comme source) lors de mes quelques altercations avec des transphobes ? j’ai déjà demandé à la personne avec qui j’ai découvert cet article, elle m’a dit que tu avais subit une vague de harcèlement suite à cet article, je ne le partagerais pas si tu ne veux pas

    Merci ! (Pour ta réponse et ton article )

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    1. Merci pour ton commentaire ! Je suis très touchée par ce que tu écris (et tu ne fais pas “fake”, tu fais garçon trans et il n’y a rien de faux là-dedans).

      Tu peux tout à fait utiliser l’article comme tu le souhaites, il est là pour ça. S’il peut aider à faire réfléchir quelques personnes, alors il aura atteint son objectif – qui n’est pas de convaincre, simplement d’informer et d’amener les gens à se questionner.

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