Abandons

Ce matin, j’ai eu un long moment de déprime. J’ai repensé à toutes les personnes qui ont disparu du paysage il y a bientôt deux ans, lorsque j’ai annoncé ma transition.

Pour une partie, je serais presque heureuse de leur départ. Les connaissances “par habitude”, qui ne me parlaient que parce que j’étais dans la pièce ; les sacrés hypocrites, surtout, qui n’ont fait que montrer qui ils étaient avec le meilleur prétexte au monde. Je dis “presque heureuse”, parce que mine de rien, même ces gens-là me manquent parfois. Parce que même avec ceux-là, on a eu de bons moments. Des discussions passionnantes, des rires, des souvenirs qu’on ne pourra plus jamais partager.

Et puis, il y a les autres. Les amis, les vrais, ceux avec qui on échangeait nos sentiments intenses et troubles, ceux qui envoyaient des cadeaux surprises, ceux qui appelaient “juste comme ça, pour prendre des nouvelles”, ceux avec qui on se disputait parfois pour se réconcilier dans l’heure. Et qui ont rompu tout contact suite à ça, n’envoyant plus jamais le moindre message, ne répondant plus aux coups de fil, sont parfois allés jusqu’à m’injurier et nier ma transidentité de la façon la plus violente. Ceux-là me font me sentir coupable de mon coming-out, parfois. Je voudrais les retrouver, leur demander pardon, comme si je les avais trahis… alors que je n’ai fait que leur montrer à quel point j’avais confiance en eux en leur montrant mon vrai visage. Je ne sais plus si je suis responsable de leur départ, si c’est leur choix délibéré, ou si nous n’avions juste plus rien en commun après tant d’années passées ensemble. Je sais que je les aime encore. Je sais aussi que je leur en veux, que je les déteste parfois, pour m’avoir abandonnée quand j’en avais le plus besoin. J’ai envie de leur demander pardon, j’ai envie de les pardonner. J’ai surtout envie de pleurer.

Le plus dur, c’est de repenser à ceux que j’ai abandonnés moi. Ceux avec qui j’ai rompu le contact sans même m’en rendre compte, parce que ma vie s’accélérait et les laissait derrière ; ceux à qui ne n’ai pas osé écrire par peur de les déranger, de les brusquer ; ceux qui ont eu des maladresses dont je n’ai pas su faire abstraction, trop fragilisée par tout le reste ; ceux qui ne comprenaient pas et à qui je n’ai pas pris le temps ni la peine d’expliquer ; ceux qui m’ont effrayée en changeant radicalement d’attitude avec moi sans pour autant être dans le rejet, et dont j’ai voulu me protéger, à tort ou à raison ; ceux qui attendraient un signe de moi comme moi j’attends un signe des autres, et que je ne recontacterai sans doute jamais, honteuse, furieuse contre moi-même.

À eux, à vous, sans aucune exception, je voulais vous dire merci pour tout ce que nous avons vécu ensemble. Car même si vous m’avez rejetée, vous avez été là avant, vous avez apporté un peu de vous dans ma vie, vous m’avez donné à connaître des choses et des sentiments que je n’aurais jamais soupçonné sans vous. Vous n’avez été que de passage, mais vous avez laissé une trace qui ne s’effacera pas.

Ce n’est pas une main tendue, une demande de contact. Vous avez disparu, et c’est peut-être pour le mieux. C’est un dernier regard sur vous, un sourire, un pardon, une excuse. Un merci.
Advertisements