L’individualisme face à l’individualité.

Depuis quelques jours, Simonæ, petit nouveau dans le petit monde des magazines féministes, est la cible d’attaques du monde militant en ligne – spécifiquement sur Twitter. Que ce soit pour son article sur le safer sex orienté sur la protection de la vulve – mis hors ligne depuis – ou son récent petit guide du questionnement de genre, les shitstorms se démultiplient et, avec elles, les difficultés. Mise au point.

Militantisme, mon amour.

Ah, le militantisme, ses joies, ses douleurs, ses combats, ses victoires, ses défaites… C’est peut-être difficile à croire tant cela confronte à la violence de notre société, mais je suis heureuse d’en être. Admettons ici une chose, militer fait du bien à l’ego : on se sent prendre part aux changements sociétaux, on reçoit de la reconnaissance de la part de nos pairs, et parfois, on apprend que notre action a pu aider du monde. Un “merci” par ci, un sourire par là, et on a l’énergie de reprendre les armes – en l’occurrence, un clavier et un porte-voix. Cette énergie est bien souvent grevée par les écueils plus ou moins violents que l’on rencontre : une loi qui ne correspond pas à nos revendications, et l’on désespère de voir un jour notre lutte se terminer ; un conflit familial, et l’on doute de la pertinence de nos actions ; une mort parmi nos proches, et la peur vient se mêler à la colère. Mais on se reprend, plus ou moins vite, on progresse dans nos réflexions, on affine nos modes d’action, parfois on raccroche, toujours on garde le souvenir des moments passés en réunion ou en manifestation.

Cette lutte permanente forge la pensée politique, la pensée critique ; demande un investissement en temps considérable, et un moral solide bien que souvent fissuré ; oblige à savoir d’où l’on parle, à qui, et à partir de quelles bases. Et sur ce dernier point, retracer l’Histoire des idéologies est parfois une gageure… à laquelle trop peu s’astreignent.

Matérialisme, vous avez dit matérialisme ?

Disons-le tout net : le militantisme trans ne comprend que rarement le matérialisme, le déforme, le falsifie, l’antonymise même.

Le féminisme matérialiste, puisqu’il s’agit de ça, s’est construit dans les années 70 dans le prolongement des idées marxistes, en considérant que le patriarcat et le capitalisme étaient certes corrélés, mais pas au point de tomber ensemble quand l’un s’achèverait : il fallait les combattre ensemble, en prenant en compte tous leurs aspects simultanément. S’inspirant ensuite de la célèbre phrase de Simone de Beauvoir : “on ne naît pas femme, on le devient”, il se fonda sur des études démontant les stéréotypes essentialistes, contribua à séparer sexe et genre, et se mit ainsi en opposition avec le féminisme différentialiste qui considère que les discriminations ne sont basées que sur des différences fondamentales entre hommes et femmes.

Et sur les bases de ce matérialisme, se forma petit à petit, grâce notamment aux travaux de Monique Wittig et Judith Butler, la théorie Queer. Sur laquelle se constitua le militantisme trans actuel, dans ses principes fondamentaux. En résumé, on se retrouve avec une idéologie frappant sans le réaliser ses propres fondations. Oh, douce ironie…

Pendant que revoilà la sous-préfète…

Toutes ces confusions sont peut-être à l’origine de ce qui me dépassera sans doute encore longtemps : le retour de l’essentialisme, version 3.0. On peut lire çà et là des personnes trans appuyer la binarité du genre, son cloisonnement net et définitif, et contredire toute version divergente. Pour différentes raisons : ici, une femme trans considère que son cas personnel peut – doit ? – s’étendre à l’ensemble d’une communauté, et ne regarde même pas si les ressources qu’elle réclame s’y trouvent déjà ; , une autre, plus rompue à l’exercice des hommes de paille et autres techniques de rhétorique fallacieuse, tente de renverser l’accusation d’essentialisme pour mieux conforter celui de la société dans son ensemble.

On rencontre, que ce soit chez des personnes trans non-binaires confondant variété et relativisme, ou chez d’autres rejetant le concept même de non-binarité, un militantisme ™, parfois malveillant, souvent limitant. Les Diseur·se·s de Bien. Les Paladins de la Transidentité. Qui perdent non seulement leur temps mais aussi le nôtre à frapper d’ostracisme des personnes victimes de ce qu’elles sont censées combattre, au lieu de chercher à construire une société meilleure.

Voilà donc que ces personnes, confrontées à la violente catégorisation les empêchant d’en changer, les appuient. C’est conforter la société dans son binarisme toxique pour tout le monde, personnes trans et femmes cis en particulier. Selon elles, il semblerait que les transformations physiques sont un critère indispensable pour pouvoir dire que l’on est trans, qu’elles soient aussi simple qu’une coupe de cheveux ou aussi radicales qu’une opération chirurgicale ; en tout cas, le traitement hormonal semble en être une pierre fondatrice. Devrais-je ne plus mettre de pantalons parce que je suis une femme trans ? Et ensuite, quoi ? Être douce et discrète ? Non. Pas plus qu’un homme trans n’a pas le droit d’aimer les robes. Nous devrions avoir autant de droits que les personnes cis à jouer avec les normes de genre, et c’est justement ce clivage qui rend cela infiniment complexe. Oui, s’y conformer est confortable. Et c’est OK, je le fais moi-même, en grande partie pour ma sécurité et mon bien-être. Mais ce qui est confortable n’est pas toujours sain.

Difficile transition ?

Il existe généralement deux raisons pour décider d’une modification de l’apparence :

  • Le regard de la société ;
  • Le regard que l’on porte sur soi-même.

Et c’est tout. Ces raisons s’imbriquent souvent, bien entendu. On intériorise tout un pan du regard social, on le porte tant sur soi que sur les autres ; on se sent généralement mieux avec un cis-passing distinct de son genre d’assignation, y compris face à son propre reflet ; il s’agit autant de s’apprécier soi que d’obtenir la reconnaissance sociale en tant que. Et ce, que ce soit en tant que femme, en tant qu’homme, ou en tant que personne au genre indéfinissable – ce que certaines personnes recherchent, afin d’éviter le sempiternel “bonjour Monsieur/Madame” dans les commerces qui ne leur correspond jamais.

Mais ces décisions ne sont jamais simples. Elles sont toujours le fruit d’une réflexion longue, sont souvent sources d’inquiétude, voire de peur, confrontent au rejet potentiel de nos proches, et ainsi de suite. La prise de conscience de son identité est ainsi souvent freinée, car on pense ces changements obligatoires, comme des pierres balisant le chemin vers notre identité réelle – qui ne pourrait donc jamais sortir des stéréotypes de genre dans son expression, encore moins que pour les personnes cisgenres. Mais si c’est le cas ? Si moi, femme trans, je continue d’aimer la mécanique, est-ce que je peux ? Si je n’ai pas de problème avec mon appareil génital, est-ce que je suis une vraie femme ? Si un de mes amoureux aime ses cheveux longs, est-ce qu’il est vraiment un garçon ? Si un autre ne veut pas changer son apparence et même sa garde-robe car c’est ainsi qu’il se sent lui-même, a-t-il le droit de demander à être appelé “Monsieur” ?

Ma réponse à ces questions est un oui, ferme et définitif. C’est en ce sens que je milite chaque jour, c’est ce que j’affirme aux personnes un peu perdues entre les genres – celui qu’on leur assigne et le leur – que je rencontre dans mon travail associatif, car c’est ce discours infiniment rassurant et bienveillant qui m’a aidée lors de mon propre questionnement. Lire l’article de Simonæ m’a fait du bien en ce sens, car même si mes interrogations ont pour la plupart trouvé depuis longtemps leur réponse, je rencontre chaque semaine des personnes pour qui ce n’est pas le cas. Et savoir que cette ressource se trouve ainsi en ligne est un soulagement pour nous, militant·e·s de terrain, car nous avons une ressource de plus sur laquelle nous appuyer.

Heureuse transition !

Affirmer ma transidentité est ma meilleure décision jusque ici, et le restera sans doute encore longtemps. Il est infiniment plus simple pour moi de vivre conformément à mon genre, de m’y épanouir socialement, et d’être chaque jour plus heureuse de mon reflet. Oui, l’épilation laser, l’orthophonie et le traitement hormonal m’y ont aidée. J’ai pu comprendre et accepter mon identité quand j’ai compris qu’il s’agissait d’options, et ainsi, les utiliser avec sérénité. Est-ce difficile d’être trans, dans nos sociétés ? Oui. L’est-ce plus que de rester dans son genre d’assignation ? Pas pour moi. Voilà ce que, je pense, l’on doit apporter aux personnes qui commencent à s’interroger : de la bienveillance, des discours positifs, de l’espoir, des exemples de transition heureuse. Savoir à quoi l’on va se confronter est important, savoir que l’on peut y trouver le bonheur l’est au moins autant.

Les oppressions matérielles que nous subissons, depuis la case H ou F sur nos papiers d’identité jusqu’aux agressions meurtrières sont des réalités. Elles sont vécues à différents degrés par les différents groupes au sein de notre communauté, mais elles restent réelles. Notre travail en tant que transactivistes est de les supprimer quand on le peut, les restreindre à tout le moins, les éviter sinon ; il s’agit là de construire, pas de détruire.

Faisons un tout avec tous les uns.

Chaque personne est unique, chaque personne trans est unique, chaque personne trans définit et affirme à la face du monde son genre selon des critères qui lui sont propres. Certaines personnes ne font jamais de transition sociale. D’autres ne font jamais de transition d’apparence. D’autres encore ne font jamais de transition médicale. Cela ne change rien au fait que ces personnes sont trans, que leur ressenti tant vilipendé par l’autrice de “Raymond, reviens” est une réalité quasi palpable dans leur vie quotidienne.

Nous avons besoin de ressources saines et variées, et tout discours visant à restreindre les interrogations, ou à les guider dans un moule strict, va à l’encontre du fondement même des revendications trans : le droit à l’auto-détermination. Quand on dit à un homme cis ou trans qui aime les robes qu’il est non-binaire, c’est une violence, on le force à entrer dans un cadre que l’on a soi-même créé ; quand on dit à une personne trans qu’elle devrait prendre un traitement hormonal, tout autant.

La reconnaissance de la diversité de nos individualités n’est pas un individualisme, c’est appliquer à chacun·e le principe d’égalité ; vouloir forcer tout le monde à rentrer dans un cadre binaire sous prétexte qu’il existe est un universalisme de domination, une façon d’appuyer le patriarcat que l’on prétend combattre par ailleurs.

Alors quand un média militant se crée, avec la somme des imperfections de son équipe, et tente de semer des graines de positivité, j’ai plutôt envie de les soutenir et de les féliciter. Car en voilà qui essaient, et qui font. Des erreurs ? Parfois. De la bienveillance ? Toujours. Des injonctions ? Jusqu’ici, jamais. Contrairement au déferlement de colère sur Twitter ayant poussé à la suppression d’un article conçu pour prévenir des infections sexuellement transmissibles au seul prétexte que son titre initial déplaisait. Quand l’idéologie en vient à limiter l’information sur la santé, on a un sérieux problème.

Tâchons un peu de les aider à progresser comme demandé sur chaque page de leur site, plutôt que de les frapper d’opprobre, sans que cela n’apporte rien – si ce n’est, peut-être, un certain sentiment de supériorité ?

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