“Bonjour Madame !”

Aujourd’hui encore, j’ai été accueillie par cette simple phrase. Une phrase on ne peut plus banale, que beaucoup entendent chaque jour sans même y prêter attention…

Sauf que.

Sauf que je suis transgenre. Et qu’il y a un an, cette même phrase, elle ne m’était jamais adressée. J’entendais : “Bonjour Monsieur !” en permanence. Éventuellement : “Bonjour !” qui est l’idéal, au fond, mais étrangement vu comme impoli par un certain nombre de personnes.
Aujourd’hui, donc, on m’a appelée Madame. Sans réfléchir un instant, sans hésitation par la suite, sans regard pour vérifier si on ne s’était pas trompé. Moi, 1m87, à peine un peu de poudre sur le visage, une légère touche de mascara, en jean bleu et pull beige informe, quasiment sans bijoux, je suis enfin reconnue comme je le souhaitais.

Il faut dire que cela fait un an aujourd’hui, jour pour jour, que j’ai commencé mon ajustement hormonal (le fameux “THS”, Traitement Hormonal Substitutif.) Les changements d’apparence, subtils au départ, ont tellement transformé le regard porté sur moi que je peux enfin jouer avec mon style vestimentaire à ma guise, sans angoisse.

Il y a un an, j’allais à une fête d’Halloween déguisée en sorcière avec un maquillage très travaillé, et mes enfants entendaient les inconnus m’appeler spontanément “Monsieur” ; aujourd’hui, sans effort de ma part, des professionnels de santé me demandent comment s’est passé l’accouchement.

Il y a un an, j’attirais tous les regards dès lors que je sortais dans la rue en robe, chose que je n’osais faire qu’après une heure de respirations chez moi pour me détendre et cesser d’angoisser ; aujourd’hui, je prends presque les premiers habits venus et passe moins de 10 mn dans la salle de bains avant – au temps pour les clichés sur les femmes et leur temps pour se préparer.

Il y a un an, je me changeais en voiture avant d’aller au CGLBT par peur de croiser mes voisins ; aujourd’hui, l’hésitation est circonscrite aux jours où celui d’en face reçoit 15 chasseurs désinhibés par les bières enfilées dans son jardin.

Il y a un an, j’avais une vie sociale restreinte à mon ancien club de jeu de rôles et plutôt inactive ; aujourd’hui, je dois souvent choisir qui je vais aller voir, à quelle soirée je vais me rendre, quel cercle de proches je vais rencontrer. Quant aux amours, merci aux agendas partagés qui nous permettent de nous organiser !

Il y a un an, je ne savais pas de quoi serait fait mon avenir et je craignais sincèrement pour le futur de ma famille ; aujourd’hui, j’ai repris mes études, et je suis plutôt confiante pour la suite malgré les discriminations à l’embauche toujours aussi nombreuses.

Alors bien sûr, il y a toujours deux ou trois personnes – comprendre ici “hommes cisgenres” – pour se montrer agressives en pleine rue dès que je suis identifiée comme femme trans. Pas plus tard qu’il y a deux jours pour le dernier. Mais à force de souffrir de ça et d’angoisser, j’ai fini par apprendre à laisser glisser les mots et fuir les situations potentiellement dangereuses. Voire à répondre et à me faire craindre à mon tour, sans avoir peur de la pensée absurde et prodigieusement misogyne voulant qu’une femme trans se défendant verbalement ne puisse le faire que parce que “vous comprenez, avant, c’était un homme !” (en fait : non.)
Mais ces comportements violents, de réguliers, sont devenus sporadiques. Je n’ai presque plus d’appréhension à l’idée de sortir seule en plein jour, faire les courses, parler en public… Bref, vivre ma vie.

Il m’aura fallu 32 ans de placard et un an de transition pour enfin savoir ce qu’être heureuse à plein temps signifie. Et croyez-moi : ça en valait la peine. Je n’ai peut-être pas ma vie rêvée, je rencontre plein de difficultés, mais ce n’est rien – ou presque. Je ne tiens plus, je ne survis plus, je ne m’accroche plus : je suis, j’existe, j’avance.

C’est un bel anniversaire !