Dans une groseille [2/3]

[La première partie c’est par ici]

Épiphanie

En janvier l’année dernière, je suis tombé pour la première fois sur le terme « non-binaire » et sa définition simple : une personne ne se sentant ni fille ni garçon. Ma réaction initiale a été de me dire : « c’est super chouette qu’il y ait un mot pour les gens qui ressentent ça »… Vous l’avez déjà compris, je suis un peu lent !

Mais j’ai continué à voir ce mot de plus en plus souvent, j’ai commencé à faire des recherches sur les genres et leurs définitions et ressentis, en me disant que c’était simplement ma curiosité naturelle qui s’exprimait ici. Ben oui, c’est normal de se renseigner sur un sujet qu’on ne connait pas. Tout le monde le fait avec autant d’insistance et d’intérêt, non ? (Non)

Et tout d’un coup, comme sorti de nulle part (alors que non), en juin dernier, l’épiphanie ! Je me dis pour la première fois « Hé, mais je suis non-binaire en fait ! ». C’est une citation exacte, au fait ! Il était 2h du mat’, j’étais sur mon balcon à écouter de la musique en réfléchissant à la vie, aux séries (pléonasme) quand ça m’a percuté ! Ces ressentis que je lis, c’est ce que j’ai ressenti toute ma vie. Ce mot, c’est moi !

oh my god

J’avais 26 ans et ENFIN un mot qui explique mon genre. Enfin un mot à mettre sur ses sentiments. Enfin un mot qui m’inclut dans un groupe au lieu de m’exclure d’un autre !

Libération ! Joie ! Exaltation !

J’ai continué, bien évidemment, à lire et lire et lire et regarder des vidéos sur le sujet. J’ai encore de nombreux moments où je doute de tout, où j’ai l’impression d’exagérer, où je me dis « t’es sûr que tu te fais pas une montagne pour rien ? T’es peut-être une fille en fait ? Ça serait plus simple si t’étais une fille en fait… » Oui, ça serait tellement plus simple. Ça serait peut-être même plus simple si j’étais un garçon, parce que je n’aurais pas tout un nouveau concept à expliquer aux gens. Mais j’ai lu récemment cette phrase (sur tumblr of course !) qui m’aide à calmer ces moments de doute : les personnes cisgenres ne passent pas énormément de temps à se demander s’iels sont trans, si tu te poses autant la question, c’est qu’il y a de fortes chances pour que la réponse soit oui !

Au fil de mes lectures, j’ai approfondi mes connaissances sur d’autres termes. J’utilise désormais le terme agenre pour m’identifier, que je trouve plus adapté pour moi. Mais j’avoue avoir du mal à choisir un mot bien particulier, donc c’est pourquoi j’utilise encore très souvent le terme non-binaire quand je n’ai pas envie de rentrer dans les détails.

1ère tôle : la langue française

Après toutes ces réjouissances de découvertes positives sur mon genre, il fallait bien que les ennuis commencent.

Ils sont arrivés l’été dernier quand j’ai voulu commencer à parler de moi-même au neutre. Les femmes trans parlent d’elles-mêmes au féminin et les hommes trans d’eux-mêmes au masculin, il n’y a pas de raisons que je ne puisse pas parler de moi-même au neutre, si ? (Si)

Parce que oui, j’ai été pris d’une réalisation horrible et dramatique… Ma langue maternelle…, Si belle, si merveilleuse, si expressive, que j’ai chérie et protégée contre vents et marées pendant des années… Cette chère langue française me trahit et me poignarde dans le dos : le français est genré !

oh fuck

Le français ne permet pas le neutre de manière simple et naturelle…

Ô rage, ô désespoir, ô français ennemi,
Ne t’ai-je tant aimé que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi des travaux langagiers
Que pour voir en un jour flétrir tant de dictées ?

(Je suis aussi poète plagieur dans l’âme, fight me !)

(Si vous n’avez pas eu envie de partir, l’épée au poing, en direction de l’Académie Française après ce paragraphe, relisez-le avec plus d’entrain ! Le rendez-vous est à 11h)

Après plusieurs mois rythmés de nombreux « enfer et damnation », et de recherches sur les mots épicènes (liste bien complète ici) et autres réflexions sur la grammaire française, je continue de m’arracher les cheveux sur les accords. J’ai décidé récemment d’utiliser le pronom « iel » avec les accords au masculin. C’est la meilleure combinaison que j’ai trouvé pour m’éloigner de la case dans laquelle on me range systématiquement (la case en question c’est la case « fille » pour ceux du fond qui suivent pas).

J’arrive désormais à parler en majorité au neutre ! Mais c’est toujours assez délicat et compliqué à expliquer aux gens quand je leur parle de mon genre. (surtout ceux qui sont hors milieu LGBTI). La langue française est désormais une frustration quotidienne et une source de blessure à chaque fois qu’un.e employé.e utilise mécaniquement le féminin pour me parler… Ce qui me permet de transitioner (pun intended !) vers le prochain sujet très réjouissant…

2ème tôle : la dysphorie

Les personnes trans (mais pas tou.te.s) peuvent éprouver de la dysphorie face à leur corps. Moi, je n’ai commencé à en ressentir qu’après m’être rendu compte que je suis agenre. En fait, ce sont les autres qui me rendent dysphorique. (L’enfer c’est les autres comme on dit)

Je m’explique : j’ai un passing relativement féminin. Relativement parce que je ne m’habille pas vraiment selon les codes féminins, mais mon corps trahit ma condition d’afab (assigned female at birth – désigné fille à la naissance, décision purement basée sur des attributs physiques). Comprenez que j’ai les cheveux courts, que mon blouson et mon écharpe camouflent un peu mes boobs, mais que mes hanches, ma voix pas grave et mes ongles vernis, ça laisse croire aux gens qu’iels peuvent me genrer au féminin…

Petite histoire rigolote : on m’appelle assez régulièrement « monsieur » dans les magasins maintenant, et même s’iels ont toujours tort en pensant que je suis un homme, ça ne me gêne pas outre mesure : au moins on ne me prend pas pour fille pendant cette demi-seconde où je suis « monsieur ».

Seulement voilà, la dysphorie arrive quand ces personnes m’entendent parler ou s’aperçoivent que je n’ai pas des pecs mais de la poitrine, et pensent alors se rendre compte de leur « erreur » et « se corrigent » donc en m’appelant « madame ». La dysphorie arrive quand les gens se permettent de me ranger dans une case en se basant sur mon apparence physique. Et quand ils insistent en utilisant beaucoup plus de « madame » que raisonnable… (à la fin de chaque phrase c’est carrément exagéré…)

Je vais parler très concrètement ici : j’adore mes boobs ! Je les ai attendus tellement longtemps qu’ils sont merveilleux et parfaits et que je ne les changerais pour rien au monde !

Anna Kendrick qui dit boobs

 

Mais voilà, pour la plupart des gens, boobs = fille… Et à cause de ça, j’ai une petite voix dans la tête qui me dit trop souvent que si je me bandais la poitrine je n’aurais plus ce problème. A ce jeu-là, je ne peux pas gagner. Soit je porte un binder mais je sais que ça ne me rendra pas heureux, soit je laisse mes boobs tels qu’ils sont et les gens continueront à me mégenrer « juste parce que c’est comme ça »… (juste parce qu’iels ont un esprit trop étroit oui !)

Et après on s’étonne que je préfère les caisses automatiques et autres bornes qui permettent d’éviter les contacts humains !

Comment faire diminuer, voire faire disparaître (le rêve !) ma dysphorie ? C’est simple : arrêtez de ranger les gens dans un genre selon leur apparence physique ! Je suis non-binaire, donc mon corps est non-binaire. Peu importe ce que la société essaie de nous faire croire, il y a des millions de façons d’avoir un corps de fille, il y a des millions de façons d’avoir un corps de garçon, et il y a des millions de façons d’avoir un corps non-binaire ! Et c’est franchement pas compliqué de fermer sa bouche avant de dire quelque chose qui pourrait blesser quelqu’un !

Suite et fin dans le prochain épisode… Vendredi ! (parce que je suis trop impatient pour attendre sagement mardi prochain !)

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