À qui appartient l’espace public ?

Le titre de cet article attirera très probablement une réponse accompagnée d’un haussement d’épaules pour en souligner l’évidence chez plusieurs personnes ici, qu’elle soit “ben, à tout le monde” ou “à personne”, cela semble absolument logique.

Mais pour d’autres personnes, c’est un peu plus complexe.

On peut parler des femmes. “Draguées”, sifflées, scrutées, interpellées… harcelées, injuriées, agressées, nous avons toutes subi ces attitudes au moins une fois en sortant de chez nous. Moi également : j’ai déjà eu droit à un délicat “c’est combien ?” alors que je ne traversais que 50 m de trottoir de ma voiture au lieu de destination, ainsi qu’à une main agrippant ma fesse dans le métro parisien (qui constitue une agression sexuelle, rappelons-le). Sans même parler des regards parfois insistants et intéressés, et pas par ma conversation.

On peut aussi parler des personnes racisées. Je ne suis pas concernée et ne connaît le sujet qu’à travers ce que j’ai pu voir et entendre, mais il est certain que les contrôles de police sont bien plus nombreux, que beaucoup de monde protège “discrètement” ses affaires lorsque quelqu’un au teint vaguement foncé arrive, et que des injures fusent avec plus ou moins de volume de façon régulière.

On notera également le cas des couples homosexuels réels ou supposés, et particulièrement des couples de femmes. Je ne peux que vous conseiller la lecture de l’excellent Tumblr Lesbeton qui recense nombre de mots doux entendus dans cet espace “public”, qui ressemble terriblement à un espace appartenant aux hommes blancs, hétérosexuels, cisgenres dans lequel les autres n’auraient qu’une servitude de passage.

Vous vous en doutez, les personnes transgenres ont également quelques menus désagréments hors de chez elles. Les regards déjà cités sont légion, qu’ils soient inquisiteurs, méprisants, moqueurs, gênés, et j’en passe. Les injures également : “travelo” est un terme entendu par presque toutes les femmes transgenres identifiées comme telles, et il n’y a aucune tendresse dedans, croyez-moi. Et bien entendu, puisqu’il existe un fétichisme qui nous colle à la peau, notamment du fait de la pornographie et de ses délicats termes “shemale” et “tranny”, ainsi que de la prostitution fréquente du fait de la précarité de cette population, nous avons droit également à ce harcèlement de rue, y compris lorsque notre transidentité est reconnue.

Récemment, j’allais chercher mon fils le plus âgé1 à l’école. Il est en primaire, connaît ma transidentité – il s’en moque, comme n’importe quel enfant de son âge – et apprécie que je sois là matin et soir pour lui.
En arrivant, je surprends quelques regards sur moi. Je suis habituée, mais cette fois, certains semblent agacés ; c’est pour moi une nouveauté perturbante. J’entends alors un père glisser à un groupe de mères : “tiens, v’là celui qui s’déguise en fille”. D’accord, ça commence. Il est vrai que je ne me déguise plus en garçon, ne supportant plus ce costume trop étroit pour moi : je porte mes bottes à talons offertes par ma mère, mon manteau cintré, quelques bijoux parfois. Je n’ai gardé que le pantalon comme élément neutre, afin de restreindre autant que possible les agressions déjà subies lorsque, dans une autre ville, je suis sortie ainsi avec des amies.
Je sens alors tout le mépris et le dégoût que j’inspire à ces gens ; quand mon grand sort, je lui fais signe de vite venir, et nous retournons à la voiture prestement avant de rentrer. Là, il m’annonce que d’autres enfants commencent à lui poser des questions : “et pourquoi ton papa il a les cheveux longs ? Pourquoi il a des chaussures de fille ?” Lui le vit bien ; il trouve ça amusant que ces gens me prennent pour un garçon, il se dit que je suis bien cachée. Il faut dire que pour le protéger, j’ai créé avec lui un secret autour de ça, le laissant penser à une mission d’espion, comme un jeu. Pour lui, c’est amusant ; pour moi, c’est une question de survie sociale. Je suis de ce fait très nerveuse à l’idée qu’il pourrait avoir des ennuis à terme, avec les parents qui pourraient essayer de me viser à travers leurs enfants et le mien.

Vient son cours de sport. Je l’y amène et revient le chercher, comme à l’école. Une fois sur le parking, j’ouvre ma fenêtre en attendant qu’il termine ; une mère passe alors près de la voiture, ses yeux se posent sur mon bracelet. “Pédé…”
Furieuse, je sors alors.

“Vous pourriez me répéter ça ?
– Mais je n’ai rien dit !
– Regardez, ma fenêtre est ouverte. J’ai entendu. Donc ? Vous répétez ou vous vous excusez ?”

Bien entendu, cette charmante dame choisit de partir sans dire un mot de plus. Je suis épuisée, décontenancée. En moins d’une semaine, je me retrouve à devoir faire un choix terrible : continuer à accompagner mon enfant, et l’exposer ainsi par procuration à ces offenses ? Ou le laisser y aller avec sa maman, sans moi, et me couper ainsi un peu plus de ma vie familiale ?
J’ai fait le second choix. Préserver mes enfants comptera toujours plus à mes yeux, que ce soit à tort ou à raison ; je ne peux le mettre en danger ainsi, simplement par ce que je suis.

Un ami proche, à qui je confiais tout cela en cherchant un peu de réconfort, eut alors des mots qu’il pensait simplement expliquants, mais qui furent extrêmement blessants : il affirma qu’il s’agissait d’une réaction normale, car il est sain de préserver ses enfants de personnes qui semblent louches ou sortant de la norme.
Certes, il dit vrai ; j’aurais moi-même une attitude protectrice en cas de danger même imaginé. Cependant, c’est oublier deux choses :
— Je viens toujours avec les mêmes enfants, dont celui qui m’accompagnait alors : un petit bout de tout juste deux ans. Considérer comme nocive une personne connue, avec un enfant en bas âge, même près d’une école… Ça n’a aucun sens.
— Si couver ses enfants est un réflexe potentiellement sain, injurier quelqu’un ne l’est jamais. Et il me semble que “pédé” n’est pas un terme élogieux. De même, relever ma présence ainsi, de manière audible, et marmonner dans mon dos n’est pas une attitude saine et logique à transmettre à sa progéniture.

Voilà donc les premiers lieux dont je me trouve exclue. Deux lieux supposés accueillir tout le monde, sans aucune discrimination : l’école publique, et un club de sport. Je vis actuellement la période la plus rude de la transition : celle où personne ne m’identifie en tant que femme, mais où me cacher n’est plus une option tolérable. Heureusement pour moi, voilà une semaine que j’ai pu débuter mon traitement hormonal de substitution. Je sens déjà les premiers changements survenir, je sens mon corps qui s’adapte, un peu comme des courbatures générées par une nouvelle activité sportive. Et dans très peu de temps, je rencontrerai la dermatologue pour me débarrasser enfin de cette encombrante pilosité faciale.

Reste alors à espérer que nous aurons changé de ville. Car il est évident qu’alors, rester serait source de danger permanent pour ma famille. Et cela, je le refuserai toujours. Protéger mes enfants, c’est mon travail de mère.

Hé oui, certaines personnes transgenres ont des enfants ; cela complique les choses encore plus lorsque l’on souhaite un changement d’état civil, d’ailleurs, mais j’en parlerai plus en détails dans un prochain article.

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2 thoughts on “À qui appartient l’espace public ?

  1. Difficiles expériences que tout ça… Changer de ville, je crois, peut-être salvateur effectivement. C’est comme un nouveau départ, et on ne traine pas avec soi un passé dont on voudrait se passer (désolée pour la répétition…). Difficile de faire face à tous ça. J’espère que les choses vont s’arranger avec le temps 🙂

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    1. C’est pas une répétition, c’est une antanaclase ! Tu maîtrises les figures de style, c’est tout ! 😉

      Je pense que ça s’arrangera, oui. Je vois déjà qu’à mon club de JdR, par exemple, je fais face à moins de rires par derrière, moins de regards fuyants, etc. Et on commence à m’y genrer correctement, donc bon… C’est un espace sûr de plus. 🙂

      Merci beaucoup de votre soutien en tout cas. Ça fait un bien fou.

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