Un mois de THS : premiers changements

En préambule, je tiens à m’excuser pour cette période sans publication. Je ne me sentais ni l’énergie, ni l’envie d’écrire, suite aux attentats de Paris ; et je ne me sentais pas non plus légitime pour poser des mots sur le jour international du souvenir transgenre, le TDoR, qui honorait cette année la mémoire des 271 personnes transgenres assassinées – au bas mot – pour la simple raison de leur transidentité ; à noter tout de même que les victimes sont, en très large majorité, des femmes trans racisées. Le racisme et la misogynie ont donc une part importante dans ces meurtres.

Le THS, c’est quoi ?

Le THS, ou plus clairement “Traitement Hormonal Substitutif”, est ce que certaines personnes transgenres choisissant de faire évoluer leur apparence physique utilisent. Pour les hommes transgenres, il s’agit souvent d’injections régulières de testostérone ; pour les femmes, de prises d’œstrogènes souvent accompagnées d’anti-androgènes afin de contrer l’effet de la testostérone.

Dans mon cas, il s’agit d’œstradiol sous forme de gel transdermique à étaler tous les jours sur ma peau, ainsi que d’acétate de cyprotérone, un puissant anti-androgène sur lequel je reviendrai. Cela fait à présent un mois que je suis ce traitement ; les premiers effets, bien que peu notables pour la plupart des personnes extérieures, sont là. J’ai eu l’idée de les lister, les bons comme les mauvais. Mais je ne m’arrêterai pas aux effets des hormones : je compte y insérer également les effets de la transition sur mon bien-être, ainsi que sur ma vie sociale, qui s’en trouve affectée également.

Les effets positifs

  • J’AI. DES. SEINS. Ouais, OK, ça vous paraît rien ? Je me réveillais, durant mon adolescence, en panique à cause de leur absence ; et ça m’arrivait toujours une fois adulte. Donc avoir ce petit bonnet A (100 de tour de dessous de poitrine, 113 de tour de poitrine), c’est un bonheur absolu ! Surtout qu’il s’agit d’un effet qui prend généralement plus de temps pour arriver. Sur ce point, j’ai beaucoup de chance.
  • Mon visage commence à changer. C’est léger, presque imperceptible, mais je le connais bien à force de le voir tous les jours ! Mes pommettes remontent, ma mâchoire paraît moins raide.
  • Ma peau s’adoucit déjà. C’est un effet connu pour être assez rapide, parmi les premiers.
  • Mes cheveux… Ah, mes cheveux et moi, c’est une vieille histoire d’amour-haine. Je n’en ai jamais pris qu’un soin approximatif, j’ai toujours voulu les avoir longs mais les ai coupés régulièrement malgré tout, j’adore leur brillance mais déteste leur fragilité… et je commençais tout juste à en perdre sur les bords du front, un des effets de la testostérone. Voilà qui est fini : non seulement ils sont plus doux à la base, mais sur les zones de perte, certains ont recommencé à pousser !
  • Contre toute attente, j’ai réussi à maintenir un poids globalement stable : j’ai perdu une grande partie du poids pris lors des deux premières semaines de traitement. Une prise de poids accompagne souvent les transitions hormonales : pas cette fois, apparemment, ce qui me réjouit !
  • Je suis beaucoup moins, n’en déplaisent à certaines personnes, soupe-au-lait que je ne l’étais. J’étais déjà plus sereine avant le traitement, bien sûr, la décision de transition ayant entraîné un apaisement général ; simplement, j’ai moins à maîtriser ma colère car j’en ressens moins qu’auparavant.
  • Je ressens bien plus fortement les moments de joie. Soyons un instant sincères, là : les hormones ont un impact sur les émotions. Cela ne veut pas, ne voudra jamais dire qu’il faut en faire une règle générale, pour les femmes ou les hommes, trans ou cis. Cela ne veut pas dire que l’effet n’est pas au moins partiellement somatique. Mais il est clair que je ne vis plus les choses de la même manière maintenant.
  • CHOCOLAAAT. ♥ J’aimais bien le chocolat, avant… Aujourd’hui, je pourrais m’en manger autant, voire plus, que mon système digestif accepterait. Je devrais me constituer un stock de réserve en cas de pénurie, mais je crains fort qu’il ne tienne pas longtemps.
  • Je vois l’ensemble de mon corps changer. Mes hanches, mes fesses, mes cuisses, mon ventre, tout se modifie avec la répartition des masses graisseuses différente. L’effet est plaisant esthétiquement, en tout cas pour moi, et c’est bien le plus important !

Les effets négatifs

  • Je deviens… frileuse. Ce qui est très perturbant pour moi, alors que je me promenais en t-shirt sous la neige sans même comprendre pourquoi cela pouvait surprendre d’autres personnes. Vivement cet été, que je sache si ma tolérance à la chaleur s’est améliorée : je ne supportais pas les températures supérieures à 25 °C…
  • J’ai des épisodes dépressifs. Il faut bien l’admettre : cela fait partie des effets connus de l’acétate de cyprotérone, et ayant déjà vécu une dépression sévère, je m’y attendais quelque peu. Heureusement, ils sont circonstanciels : lorsque quelque chose me contrarie, au lieu d’être selon les cas agacée ou un peu triste, je vais pleurer longuement, avoir des idées noires, m’isoler. Cette fois, ceci dit, pas besoin d’anti-dépresseurs pour aller mieux : être au contact d’amis ou recevoir l’amour des personnes les plus chères à mon cœur suffit à me redonner le sourire.
  • J’ai perdu de la force physique, et ce n’est pas terminé. La masse musculaire fond généralement avec le traitement hormonal, et le temps de s’adapter à sa nouvelle force nous rend souvent assez faibles sur ce plan.
  • Je suis épuisée. Tout le temps. Vous avez déjà vu des ados se traîner péniblement le matin, et s’écrouler le soir en rentrant ? Pareil ! La phase d’équilibrage du traitement, qui dure entre 3 et 6 mois selon les personnes, est souvent accompagnée de fatigue intense. C’est mon cas ; et avec deux jeunes enfants à charge, le repos n’est pas pour tout de suite… Ma compagne, fantastique, réussit à gérer les choses avec brio et à me motiver pour que je participe à la vie familiale, tant bien que mal…
  • Ma libido est, disons-le, grandement changée. Auparavant, j’avais une sexualité assez compulsive ; je pouvais avoir des envies n’importe quand, ce qui peut être plutôt gênant. Et ne parlons pas des érections spontanées… Hé bien, tout ça, c’est fini ! Aujourd’hui, ma libido est liée aux circonstances, et il faut un moment d’intimité pour la déclencher. Notons qu’en ceci, j’ai de la chance : la plupart du temps, l’acétate de cyprotérone inhibe totalement le désir. En revanche, je suis à l’heure actuelle presque incapable d’obtenir la moindre érection. Cela m’oblige donc à repenser ma sexualité, ce qui n’est pas un mal en soi, mais peut être parfois frustrant ; en temps normal, cela revient partiellement au bout de quelques temps, même si les érections sont généralement moins fermes, moins longues, et moins fréquentes.
  • Mes relations sociales sont changées, et cela a commencé avant le traitement. Pour moi, il s’agit là du pire effet de la transition, même s’il était à craindre. Certes, j’ai trouvé au CGLBT de Rennes des camarades, de l’amitié, et même plus. Des gens m’accompagnent, me soutiennent, m’aiment, et c’est un bonheur indicible. En revanche, dans les cercles que je fréquentais auparavant, je constate un changement d’attitude plutôt déplaisant. Certes, la plupart des gens continuent comme avant, ne changent rien, ce qui est très plaisant. À côté de ça, une femme que je considérais comme une amie ne m’adresse plus du tout la parole depuis ; une autre n’arrive même plus à me regarder dans les yeux alors qu’on se voit seulement deux fois par mois ; un ami avec qui je débattais régulièrement en toute sérénité est devenu méprisant dans son expression, pour m’accuser ensuite d’être – étrangement – devenue “agressive” dans mes réactions, alors même que je l’avais prévenu à plusieurs reprises ; un autre rit de certaines positions, notamment féministes, que je défends, alors qu’il ne réagissait jamais quand j’en parlais auparavant ; et j’en passe. Souvent, ces changements relèvent plus de la méconnaissance des transidentités ou du sexisme ordinaire que de la transphobie pure et simple ; et bien entendu, ils sont souvent parfaitement inconnus des personnes en question, qui ne réalisent pas avoir changé d’attitude, ou considèrent que c’est moi qui ai changé et donc entraîné ça. Le classique argument entendu par toute personne militante, “tu dessers ta cause”, est souvent avancé.

Le bilan

Je suis heureuse. Totalement, irrémédiablement heureuse. Je suis de plus en plus proche du moment où je pourrai être reconnue extérieurement comme la femme que je suis intérieurement. J’ai encore des batailles lourdes à mener, notamment contre certaines institutions qui tentent encore et encore de contourner la loi et les textes pour nous refuser d’obtenir ce qui nous est essentiel, mais je ne suis qu’une des personnes à mener ces luttes, je ne fais que m’insérer dans un combat déjà bien avancé par toutes les personnes m’ayant précédée. Je perds des proches ou m’éloigne d’eux, mais j’en trouve d’autres qui, malgré l’irremplaçabilité des individus, viennent combler le vide laissé et me permettent de garder une vie sociale, différente mais aussi riche, et plus sincère. J’ai décidé de faire fi des pertes, car les bénéfices sont essentiels. Bien sûr, dans notre société, la transition est dure à vivre. L’accès à l’emploi est particulièrement difficile, d’autant plus du fait de la presque impossibilité du changement d’état civil sans stérilisation préalable, ce qui fait que nos papiers révèlent notre situation. Les injures sont légion, et nous sommes beaucoup à devoir nous cacher pour nous préserver. Le rejet, même inconscient, est fort, et particulièrement violent à vivre. Le monde médical, archaïque sur certains points, persiste souvent à nous voir comme des malades mentaux, et à nous refuser accès à des soins essentiels mais coûteux.

Mais le monde change. Nous sommes de plus en plus visibles. On parle de transidentité, de transphobie, dans des journaux grand public et à fort tirage, comme Libération qui fait régulièrement des articles de fond ou des recueils de témoignages sur le sujet. La France fera prochainement face à trois procès près la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour son refus de papiers d’identité conformes pour les personnes transgenres. Alors non seulement je m’accrocherai à la vie, mais je continuerai aussi à me battre pour accompagner mes frères et mes sœurs dans les difficultés rencontrées, comme je suis moi-même soutenue par de nombreuses personnes. Les changements pour moi ne font que commencer, les difficultés également. Mais je n’ai pas peur. Je suis fière. Je suis moi. Et à mes amis comme à mes adversaires, je n’ai qu’une chose à dire…

Je vous aime.

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À qui appartient l’espace public ?

Le titre de cet article attirera très probablement une réponse accompagnée d’un haussement d’épaules pour en souligner l’évidence chez plusieurs personnes ici, qu’elle soit “ben, à tout le monde” ou “à personne”, cela semble absolument logique.

Mais pour d’autres personnes, c’est un peu plus complexe.

On peut parler des femmes. “Draguées”, sifflées, scrutées, interpellées… harcelées, injuriées, agressées, nous avons toutes subi ces attitudes au moins une fois en sortant de chez nous. Moi également : j’ai déjà eu droit à un délicat “c’est combien ?” alors que je ne traversais que 50 m de trottoir de ma voiture au lieu de destination, ainsi qu’à une main agrippant ma fesse dans le métro parisien (qui constitue une agression sexuelle, rappelons-le). Sans même parler des regards parfois insistants et intéressés, et pas par ma conversation.

On peut aussi parler des personnes racisées. Je ne suis pas concernée et ne connaît le sujet qu’à travers ce que j’ai pu voir et entendre, mais il est certain que les contrôles de police sont bien plus nombreux, que beaucoup de monde protège “discrètement” ses affaires lorsque quelqu’un au teint vaguement foncé arrive, et que des injures fusent avec plus ou moins de volume de façon régulière.

On notera également le cas des couples homosexuels réels ou supposés, et particulièrement des couples de femmes. Je ne peux que vous conseiller la lecture de l’excellent Tumblr Lesbeton qui recense nombre de mots doux entendus dans cet espace “public”, qui ressemble terriblement à un espace appartenant aux hommes blancs, hétérosexuels, cisgenres dans lequel les autres n’auraient qu’une servitude de passage.

Vous vous en doutez, les personnes transgenres ont également quelques menus désagréments hors de chez elles. Les regards déjà cités sont légion, qu’ils soient inquisiteurs, méprisants, moqueurs, gênés, et j’en passe. Les injures également : “travelo” est un terme entendu par presque toutes les femmes transgenres identifiées comme telles, et il n’y a aucune tendresse dedans, croyez-moi. Et bien entendu, puisqu’il existe un fétichisme qui nous colle à la peau, notamment du fait de la pornographie et de ses délicats termes “shemale” et “tranny”, ainsi que de la prostitution fréquente du fait de la précarité de cette population, nous avons droit également à ce harcèlement de rue, y compris lorsque notre transidentité est reconnue.

Récemment, j’allais chercher mon fils le plus âgé1 à l’école. Il est en primaire, connaît ma transidentité – il s’en moque, comme n’importe quel enfant de son âge – et apprécie que je sois là matin et soir pour lui.
En arrivant, je surprends quelques regards sur moi. Je suis habituée, mais cette fois, certains semblent agacés ; c’est pour moi une nouveauté perturbante. J’entends alors un père glisser à un groupe de mères : “tiens, v’là celui qui s’déguise en fille”. D’accord, ça commence. Il est vrai que je ne me déguise plus en garçon, ne supportant plus ce costume trop étroit pour moi : je porte mes bottes à talons offertes par ma mère, mon manteau cintré, quelques bijoux parfois. Je n’ai gardé que le pantalon comme élément neutre, afin de restreindre autant que possible les agressions déjà subies lorsque, dans une autre ville, je suis sortie ainsi avec des amies.
Je sens alors tout le mépris et le dégoût que j’inspire à ces gens ; quand mon grand sort, je lui fais signe de vite venir, et nous retournons à la voiture prestement avant de rentrer. Là, il m’annonce que d’autres enfants commencent à lui poser des questions : “et pourquoi ton papa il a les cheveux longs ? Pourquoi il a des chaussures de fille ?” Lui le vit bien ; il trouve ça amusant que ces gens me prennent pour un garçon, il se dit que je suis bien cachée. Il faut dire que pour le protéger, j’ai créé avec lui un secret autour de ça, le laissant penser à une mission d’espion, comme un jeu. Pour lui, c’est amusant ; pour moi, c’est une question de survie sociale. Je suis de ce fait très nerveuse à l’idée qu’il pourrait avoir des ennuis à terme, avec les parents qui pourraient essayer de me viser à travers leurs enfants et le mien.

Vient son cours de sport. Je l’y amène et revient le chercher, comme à l’école. Une fois sur le parking, j’ouvre ma fenêtre en attendant qu’il termine ; une mère passe alors près de la voiture, ses yeux se posent sur mon bracelet. “Pédé…”
Furieuse, je sors alors.

“Vous pourriez me répéter ça ?
– Mais je n’ai rien dit !
– Regardez, ma fenêtre est ouverte. J’ai entendu. Donc ? Vous répétez ou vous vous excusez ?”

Bien entendu, cette charmante dame choisit de partir sans dire un mot de plus. Je suis épuisée, décontenancée. En moins d’une semaine, je me retrouve à devoir faire un choix terrible : continuer à accompagner mon enfant, et l’exposer ainsi par procuration à ces offenses ? Ou le laisser y aller avec sa maman, sans moi, et me couper ainsi un peu plus de ma vie familiale ?
J’ai fait le second choix. Préserver mes enfants comptera toujours plus à mes yeux, que ce soit à tort ou à raison ; je ne peux le mettre en danger ainsi, simplement par ce que je suis.

Un ami proche, à qui je confiais tout cela en cherchant un peu de réconfort, eut alors des mots qu’il pensait simplement expliquants, mais qui furent extrêmement blessants : il affirma qu’il s’agissait d’une réaction normale, car il est sain de préserver ses enfants de personnes qui semblent louches ou sortant de la norme.
Certes, il dit vrai ; j’aurais moi-même une attitude protectrice en cas de danger même imaginé. Cependant, c’est oublier deux choses :
— Je viens toujours avec les mêmes enfants, dont celui qui m’accompagnait alors : un petit bout de tout juste deux ans. Considérer comme nocive une personne connue, avec un enfant en bas âge, même près d’une école… Ça n’a aucun sens.
— Si couver ses enfants est un réflexe potentiellement sain, injurier quelqu’un ne l’est jamais. Et il me semble que “pédé” n’est pas un terme élogieux. De même, relever ma présence ainsi, de manière audible, et marmonner dans mon dos n’est pas une attitude saine et logique à transmettre à sa progéniture.

Voilà donc les premiers lieux dont je me trouve exclue. Deux lieux supposés accueillir tout le monde, sans aucune discrimination : l’école publique, et un club de sport. Je vis actuellement la période la plus rude de la transition : celle où personne ne m’identifie en tant que femme, mais où me cacher n’est plus une option tolérable. Heureusement pour moi, voilà une semaine que j’ai pu débuter mon traitement hormonal de substitution. Je sens déjà les premiers changements survenir, je sens mon corps qui s’adapte, un peu comme des courbatures générées par une nouvelle activité sportive. Et dans très peu de temps, je rencontrerai la dermatologue pour me débarrasser enfin de cette encombrante pilosité faciale.

Reste alors à espérer que nous aurons changé de ville. Car il est évident qu’alors, rester serait source de danger permanent pour ma famille. Et cela, je le refuserai toujours. Protéger mes enfants, c’est mon travail de mère.

Hé oui, certaines personnes transgenres ont des enfants ; cela complique les choses encore plus lorsque l’on souhaite un changement d’état civil, d’ailleurs, mais j’en parlerai plus en détails dans un prochain article.