Je suis passée à côté.

D’abord…

D’abord, il y a ce passage chez le coiffeur, vers 5 ans, je crois. Je veux demander à avoir les cheveux longs. Je l’affirme avec force avant d’y arriver. Et une fois sur place, tétanisée, je demande : “comme la dernière fois”. Je suis passée à côté.

Puis, un peu avant mes 10 ans, cette découverte : Ranma 1/2. Ah, on en rigole, de Ranma 1/2. Il n’empêche qu’à l’époque, je n’avais qu’une seule envie : avoir son pouvoir. Pourquoi ? Je n’en savais rien. Je me disais juste que “ce serait bien pratique”. Je suis passée à côté.

Puis ce cours de biologie en CM2. L’institutrice qui demande si l’on a remarqué les premiers changements liés à la puberté ou non. Timidement, je lève la main : “les seins qui poussent ?” Oui, en effet. Mais “que chez les filles, bien sûr, pas chez toi”. Bien sûr. Je suis passée à côté.

Les mois passent, et vient ce premier moment réellement douloureux. Je me réveille vaguement, glisse la main sur mon torse… et panique. Où ils sont ? Pourquoi je ne sens rien ? Ah. Oui. Exact. Je n’en ai pas, je n’en aurai jamais. Et peu importe si ces réveils en panique sont fréquents, ce n’est qu’une anormalité. Une de plus. Je suis passée à côté.

Vient cette année de cinquième, où je peux enfin rentrer chez moi tranquillement, avant le retour de ma mère. J’ai enfin le double des clés de la maison.

Et tous les soirs, tous ces après-midi où je peux entrer dans la chambre de ma mère. Ouvrir ses placards. Essayer ses vêtements trop petits pour moi, le peu de maquillage qu’elle possède. Je crois que je me travestis, que je fais ça juste parce que je ressens une certaine excitation sexuelle à le faire. Bon, ça n’explique pas vraiment pourquoi j’essaie même parfois de glisser un protège-slip dans la petite culotte, mais c’est sûrement “juste pour voir ce que ça fait”.

Et bien sûr, un jour, ma mère à qui je n’en dis jamais rien me prend à part. “Tu sais, les voisins peuvent te voir par la fenêtre là quand tu es dans ma chambre… Fais juste attention, hein.” Oui maman. Sauf que j’ai toujours fermé ces volets à ces moments-là. Donc tu as vu que tes vêtements étaient dérangés. Alors je vais faire comme toi, faire comme si je n’avais rien compris, et enfouir tout ça au fond de moi. Malgré ta jolie robe noire avec des motifs de cerise qui reste cachée sous mon matelas, et n’en sortira que 15 ans plus tard. Je suis passée à côté.

Les premiers poils. Je me rase frénétiquement dès que j’en vois un apparaître. “C’est pour que ça repousse plus vite”. Je sais que ça ne sera pas le cas. Je le dis quand même. Je ne sais pas pourquoi, peut-être que ça m’amuse. Je suis passée à côté.

Cette pièce de théâtre, au lycée… Notre metteur en scène décide qu’à un moment, les garçons vont se mettre côté cour, et les femmes côté jardin. Je suis dans mes pensées jusqu’au moment où ça rit à côté de moi, en face de moi. Je suis côté jardin. Timidement, je me glisse à l’autre bout de la scène. Ravissement : “formidable ça ! Il faut garder ça ! Tu me refais ça aux trois représentations, hein, surtout !” Bien sûr, oui. Il faut que le public rit. Alors faisons-le rire avec un garçon qui se prend pour une fille avant de se rendre compte de son erreur. Je suis passée à côté.

Oh, le jeu de rôles. Mais ça m’a l’air formidable, ça. Des mondes où l’on peut s’inventer de toute pièce une vie, à partir de rien. Rapidement, je joue des personnages féminins. Et apparemment, “pour une fois c’est pas caricaturé, on dirait une vraie !” Mais pas trop : ça semble un peu étrange parfois. Donc on va se cantonner à ça en ligne. Quitte à passer pour une joueuse, ce que je fais assez bien, parfois pendant plus d’un an. Mais bien sûr, c’est un rôle, une expérience sociale même. Je suis passée à côté.

Le temps des amours est aussi pour moi l’occasion de découvrir les cheveux de mes petites amies. Une me demande si je veux bien épointer les siens. J’accepte, en me disant que “c’est rigolo”. Et rapidement, je me retrouve à faire des coupes de cheveux parfois élaborées, des teintures. Tout ça par jeu, bien entendu. Jamais je ne voudrais ça pour moi. Et si ça m’amuse et qu’à ces moments-là je parle d’une manière étrange, c’est mon “côté bi” qui ressort, selon les mots de l’une d’elles.Je suis passée à côté.

Cette occasion fabuleuse de faire le Rocky Horror Picture Show sur scène est l’occasion pour moi d’apprendre à marcher en talons. Avant de les mettre, je me dis que c’est vraiment très bizarre. Une fois dans ces escarpins noirs brillants, je me sens merveilleusement bien. En peu de temps, je trouve une démarche idéale, j’arrive même à danser avec. “C’est pour quoi déjà, ces chaussures ?” Ne t’inquiète pas maman. C’est juste un spectacle. Un amusement. D’ailleurs, j’ai le rôle de Brad Majors, un homme marié. Tout va bien.Je suis passée à côté.

Et toutes ces phrases, si fréquentes, si rudes à entendre.

“T’es un homme ou quoi ?”
“Allez, pose tes couilles sur la table un peu.”
“Sois un mec bon sang !”
“Arrête de faire ta femmelette.”
“Tu pleures comme une gonzesse !”
“Tu joues au foot comme une fille !”
“Heureusement que tu fais du théâtre, sinon je me demanderai pourquoi tu sais comment mettre du mascara !”
“Tiens, vu que t’as les cheveux longs, je vais te présenter comme ma copine, hahaha !”
“Muscle-toi un peu, on dirait des bras de nana !”

Oui, oui, bien sûr, je suis un homme, un vrai, avec des couilles, pas une gonzesse, je suis fort, je suis viril, j’ai des poils que j’exhibe, j’ai une barbe que je cultive, je collectionne les conquêtes, j’aime le sexe et je le proclame, je picole, je fume, j’essaie des drogues, je me bagarre, je crie, je suis rude et ferme et puissant et…

Je suis passée à côté.

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7 thoughts on “Je suis passée à côté.

  1. Y a tellement de trucs que j’ai en commun avec toi dans cet article. Pas tout cela dit mais je m’y reconnais plutôt bien. Surtout le “Je suis passée à côté”. Moi aussi je suis passée à côté de tout un tas de choses… Quand en CM1 on s’est moquée de moi dans la cour de récré en me montrant du doigt et me disant «C’EST UNE FILLE !!»? Ou bien que pour les besoins d’un costume pour un spectacle scolaire il fallait mettre des collants ou une jupe. Ou bien encore quand on me faisait remarquer mes postures dites “efféminées”, et j’en passe…

    Nous sommes passées à côté de tout un tas de choses, mais désormais c’est fini 🙂

    PS : Le titre de ton blog me fait fortement penser au poème écrit par la petite sœur d’un mec trans que je connais 😉

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    1. J’ai laissé de côté plein d’éléments, soit trop délicats à faire comprendre dans toute leur portée simplement par écrit, soit trop intimes, soit trop violents.

      Je suis tellement touchée de voir combien de personnes me disent avoir vécu la même chose, les doutes, les moqueries, la honte complètement intégrée au quotidien… Du coup, je me dis que j’ai vraiment bien fait de publier ce texte. À la base, je l’ai fait pour faire mon coming-out, mais il est encore mieux maintenant qu’il m’échappe et touche les personnes non visées initialement. 🙂

      Et oui, comme tu dis : maintenant, nous ne passerons plus à côté. 🙂

      Merci de ton commentaire !

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