La vitesse, la précipitation, la maturation.

Avez-vous déjà entendu parler de la vitesse de pousse du bambou ?

Certaines espèces de bambou sont capables de pousser tellement rapidement qu’elles croissent d’un mètre par jour. Je ne sais pas si vous réalisez bien. C’est probablement ce qu’il y a de plus proche de la poterie selon Zelda, pour situer.

Simplement, cette pousse en apparence extrêmement rapide est tout sauf précipitée. Le bambou en question aura mis des semaines à créer son réseau racinaire, à prendre sa place dans le sol, trouver les ressources nécessaires en eau et en nutriments avant d’enfin pouvoir percer la terre et s’élever, droit vers le ciel, sous nos yeux ébahis.
Nous, nous n’aurons observé que la percée. Nous n’aurons pas vu tout ce temps de croissance invisible, bien plus lent que nous le pensons, nécessaire à la pousse de cette herbe 1. Et de fait, nous imaginons qu’avant celle-ci, rien n’existait, comme si la graine avait été semée la veille.

Hé bien, croyez-le ou non, mais il en va souvent de même pour les idées.

Avez-vous déjà vu super-Arbre, le super-héros des arbres une personne parler avec force conviction d’une idée qu’elle ne semblait pas même envisager la veille, voire même qu’elle contredisait ? Voire, au hasard… une personne devenir “brusquement” militante ?

Comme pour le bambou, les idées sont semées, puis germent à leur rythme. Ce qui paraît précipité est souvent, en réalité, mûrement réfléchi. Et une croissance rapide ne signale pas toujours l’absence de racines solides.

J’ai été récemment soupçonnée, même accusée d’être devenue active dans les réseaux militants de manière trop vive pour être sincère. Il se trouve que c’est le cas pour un certain nombre de personnes transgenres : nous semblons revendiquer aux yeux d’autres de manière soudaine, irréfléchie, précipitée. Mais c’est au mieux ignorer, au pire nier qu’il ne s’agit en rien d’une “lubie” : on parle ici de l’identité d’une personne, une “conviction profonde”, et qui n’est pas arrivée du jour au lendemain ! C’est un chemin, parfois tortueux et semé d’embûches, mais surtout progressivement éclairé. Et pour celles et ceux n’ayant pas eu la possibilité de commencer leur transition pendant leur prime jeunesse, l’évolution visible peut surpasser en rapidité la maturation cachée.

Personnellement, il se trouve que j’ai commencé à évoquer la possibilité d’une transition au mois de juin de cette année. Oui : il y a seulement cinq petits mois que j’ai ouvertement dit à quelqu’un que je n’étais peut-être pas cisgenre. Je conçois que me voir, de fait, m’investir au CGLBT local, partager des informations sur les réseaux sociaux, revendiquer des droits que l’on ne m’aurait imaginé utiles il y a un an, aller manifester à Paris, etc. puisse sembler brutal. Mais, comme je l’ai déjà évoqué plus tôt, j’ai toujours été cette personne ; simplement, j’étais passée à côté. À présent que j’ai retrouvé la route, pourquoi ne devrais-je pas l’emprunter à grande vitesse ? Après tout, je la connais. Pour filer la métaphore, elle est aujourd’hui pour moi une autoroute sous le soleil alors qu’auparavant, je ne faisais que trébucher de nuit dans le fossé situé sur le bas-côté…

Lorsque des proches me demandent 2 comment j’ai vécu la compréhension intime de ma transidentité, j’ai tendance à utiliser une autre comparaison : celle du vieux robinet.
Imaginez que vous êtes dans une pièce fermée, aux fenêtres très hautes, et que avez soif. Vous avez bien quelques seaux d’eau un peu croupie, mais vous aimeriez vous désaltérer à une source plus claire. Et vous avez, près de vous, ce robinet ; il est grippé, et vous avez essayé plus souvent qu’à votre tour de l’ouvrir sans succès. Et voilà qu’un jour, vous trouvez une pince. Avec elle, vous parvenez enfin à faire bouger la valve, d’abord un tout petit peu, puis… elle se casse.
L’eau coule alors à flot dans toute la pièce. Elle va vous submerger, elle devient incontrôlable, terrifiante. Il est à présent devenu impossible de faire cesser ce flux continu. Les options ? La noyade… ou vous laisser porter, jusqu’à atteindre les fenêtres par lesquelles vous pourrez sortir.
C’est exactement mon vécu. Et malgré l’angoisse ressentie à ce moment, je ne remercierai jamais assez la personne qui a placé cette pince dans la pièce. Elle ne m’a pas “seulement” sauvé la vie, elle me l’a rendue.

Voilà ma pince. Et vous, en avez-vous eu une ? À quoi ressemblait-elle ?

Voilà ma pince. Et vous, en avez-vous eu une ? À quoi ressemblait-elle ?

Oui, je suis militante. Nous revendiquons des droits, ils sont essentiels pour nombre d’entre nous, et il m’est personnellement nécessaire de participer à ces luttes. Je n’arrêterai pas de me battre, je ne deviendrai pas discrète. J’ai toujours été politisée, cet engagement ne fait que s’ajouter à ceux précédemment affichés.

Et si vous avez réussi jusqu’ici à apprécier, sinon tolérer la personne engagée que je suis… vous devriez pouvoir continuer, non ?

1Oui, le bambou est une herbe. Moi aussi, j’ai été surprise de l’apprendre.
2Figurez-vous que, de manière tout à fait étrange, il existe des gens qui envisagent de demander des informations sur une personne… directement à celle-ci ! C’est fou, non ?

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“Je respecte ton choix.”

Le choix. Vaste notion.

On pourrait parler ici du “choix libre et éclairé”, du déterminisme, de ce qu’en dit Spinoza. On pourrait gloser sur des pages et des pages sur ces notions infiniment complexes, avancer des hypothèses, des études, des théories, passer en revue toute la bibliographie en rapport.

Je rassure nombre d’entre vous, il n’en sera rien.

Au lieu de ça, je voudrais parler ici de cette phrase que la plupart des personnes transgenres, si ce n’est toutes, entendent au sujet de leur transition : “je respecte ton choix.”
Choisit-on d’être transgenre ? D’être cisgenre 1 ? Au fond, choisit-on d’être homme, femme ou autre ? Dans mon cas, la réponse est un non formel : je n’ai jamais choisi d’être une femme. Je le suis, cette vérité s’est imposée à moi comme une évidence ; les chances que cela soit le cas pour vous aussi sont extrêmement élevées. Il n’y donc nulle notion de choix ici.

Ce point éliminé, vient l’acceptation. Lorsque l’on se trouve être cisgenre, celle-ci semble on ne peut plus naturelle : tout le monde affirmant depuis votre naissance la même donnée vous concernant, donnée que vous approuvez, elle est de fait acceptée et non contestée. C’est simple, clair et net pour tout le monde.
Lorsque l’on se trouve être transgenre, la majorité de la société nie votre identité, au moins pendant un temps ; cependant, vous savez ce qu’il en est, au même titre que tout le monde. L’accepter pleinement est une autre paire de manches : la pression familiale, sociale peut être si forte que cette information est rejetée par la personne, plus ou moins consciemment, plus ou moins longtemps, ce qui entraîne plus ou moins de dégâts pouvant aller jusqu’au suicide dans les situations les plus difficiles. Cependant, en règle générale, l’évidence devient tellement forte que l’acceptation est impossible à éviter.

Et vient alors le dernier élément : la transition. Souvent d’abord sociale, elle peut ensuite – sans être automatique ou généralisable à toute personne transgenre – être accompagnée d’un traitement hormonal, d’une ou plusieurs opérations, ou de tout autre acte estimé nécessaire par la personne concernée. Ici, la notion devient enfin discutable ; précisément, il faudrait définir ce qu’est le choix en tant que tel, afin de dire s’il est possible. Mais j’ai promis, donc…
En revanche, essayons une comparaison avec une liberté individuelle communément admise : la liberté d’opinion, et son dérivé institutionnel : le droit de vote. Chaque personne a, dans un État de droit, la possibilité d’avoir et d’exprimer librement son opinion – sous certaines conditions restrictives selon les lois en vigueur, comme pour l’incitation à la haine, mais ce n’est pas ici le sujet. Lors des élections, nous pouvons exprimer ou non via un bulletin de vote ladite opinion, théoriquement sans contrainte. À l’instant de glisser, à l’abri de l’isoloir, le bulletin dans une enveloppe… A-t-on réellement le choix de ce qu’on y met ? Bien sûr, n’importe qui a la possibilité d’aller ou non voter, de laisser l’enveloppe vide, de mettre n’importe quel nom, valide ou non, dans l’urne… Mais est-ce là réellement un choix ? Une personne portant en son cœur une conviction trotskyste pourrait-elle choisir de voter Nicolas Sarkozy ? Si la réponse logique peut être oui, vient alors son corollaire : pourrait-t-elle le faire tout en se respectant ?
Vous voyez à présent, je suppose, où je veux en venir. Oui, effectuer une transition est un choix en soi ; mais il relève de tellement de ressentis intimes, de besoins impérieux, que nécessité fait force de loi. Le choix s’efface pour laisser place à l’intégrité, parfois avec une urgence effrayante autant pour soi-même que pour autrui ; et l’on se retrouve jusqu’à assister passivement à ses propres actions, ce qui est un sentiment des plus étranges.

Donc, chères personnes proches, alliées, ou simples connaissances : merci de votre volonté de respect, sincèrement. Elle est essentielle à notre bien-être, notre propre acceptation, notre épanouissement et notre vie sociale. Sachez simplement qu’en acceptant l’identité d’une personne transgenre, ce n’est pas un choix que vous approuvez ; c’est une personne, dans son ensemble et sa complexité.

1Cisgenre, cela signifie “en accord avec le genre assigné à la naissance”.

Je suis passée à côté.

D’abord…

D’abord, il y a ce passage chez le coiffeur, vers 5 ans, je crois. Je veux demander à avoir les cheveux longs. Je l’affirme avec force avant d’y arriver. Et une fois sur place, tétanisée, je demande : “comme la dernière fois”. Je suis passée à côté.

Puis, un peu avant mes 10 ans, cette découverte : Ranma 1/2. Ah, on en rigole, de Ranma 1/2. Il n’empêche qu’à l’époque, je n’avais qu’une seule envie : avoir son pouvoir. Pourquoi ? Je n’en savais rien. Je me disais juste que “ce serait bien pratique”. Je suis passée à côté.

Puis ce cours de biologie en CM2. L’institutrice qui demande si l’on a remarqué les premiers changements liés à la puberté ou non. Timidement, je lève la main : “les seins qui poussent ?” Oui, en effet. Mais “que chez les filles, bien sûr, pas chez toi”. Bien sûr. Je suis passée à côté.

Les mois passent, et vient ce premier moment réellement douloureux. Je me réveille vaguement, glisse la main sur mon torse… et panique. Où ils sont ? Pourquoi je ne sens rien ? Ah. Oui. Exact. Je n’en ai pas, je n’en aurai jamais. Et peu importe si ces réveils en panique sont fréquents, ce n’est qu’une anormalité. Une de plus. Je suis passée à côté.

Vient cette année de cinquième, où je peux enfin rentrer chez moi tranquillement, avant le retour de ma mère. J’ai enfin le double des clés de la maison.

Et tous les soirs, tous ces après-midi où je peux entrer dans la chambre de ma mère. Ouvrir ses placards. Essayer ses vêtements trop petits pour moi, le peu de maquillage qu’elle possède. Je crois que je me travestis, que je fais ça juste parce que je ressens une certaine excitation sexuelle à le faire. Bon, ça n’explique pas vraiment pourquoi j’essaie même parfois de glisser un protège-slip dans la petite culotte, mais c’est sûrement “juste pour voir ce que ça fait”.

Et bien sûr, un jour, ma mère à qui je n’en dis jamais rien me prend à part. “Tu sais, les voisins peuvent te voir par la fenêtre là quand tu es dans ma chambre… Fais juste attention, hein.” Oui maman. Sauf que j’ai toujours fermé ces volets à ces moments-là. Donc tu as vu que tes vêtements étaient dérangés. Alors je vais faire comme toi, faire comme si je n’avais rien compris, et enfouir tout ça au fond de moi. Malgré ta jolie robe noire avec des motifs de cerise qui reste cachée sous mon matelas, et n’en sortira que 15 ans plus tard. Je suis passée à côté.

Les premiers poils. Je me rase frénétiquement dès que j’en vois un apparaître. “C’est pour que ça repousse plus vite”. Je sais que ça ne sera pas le cas. Je le dis quand même. Je ne sais pas pourquoi, peut-être que ça m’amuse. Je suis passée à côté.

Cette pièce de théâtre, au lycée… Notre metteur en scène décide qu’à un moment, les garçons vont se mettre côté cour, et les femmes côté jardin. Je suis dans mes pensées jusqu’au moment où ça rit à côté de moi, en face de moi. Je suis côté jardin. Timidement, je me glisse à l’autre bout de la scène. Ravissement : “formidable ça ! Il faut garder ça ! Tu me refais ça aux trois représentations, hein, surtout !” Bien sûr, oui. Il faut que le public rit. Alors faisons-le rire avec un garçon qui se prend pour une fille avant de se rendre compte de son erreur. Je suis passée à côté.

Oh, le jeu de rôles. Mais ça m’a l’air formidable, ça. Des mondes où l’on peut s’inventer de toute pièce une vie, à partir de rien. Rapidement, je joue des personnages féminins. Et apparemment, “pour une fois c’est pas caricaturé, on dirait une vraie !” Mais pas trop : ça semble un peu étrange parfois. Donc on va se cantonner à ça en ligne. Quitte à passer pour une joueuse, ce que je fais assez bien, parfois pendant plus d’un an. Mais bien sûr, c’est un rôle, une expérience sociale même. Je suis passée à côté.

Le temps des amours est aussi pour moi l’occasion de découvrir les cheveux de mes petites amies. Une me demande si je veux bien épointer les siens. J’accepte, en me disant que “c’est rigolo”. Et rapidement, je me retrouve à faire des coupes de cheveux parfois élaborées, des teintures. Tout ça par jeu, bien entendu. Jamais je ne voudrais ça pour moi. Et si ça m’amuse et qu’à ces moments-là je parle d’une manière étrange, c’est mon “côté bi” qui ressort, selon les mots de l’une d’elles.Je suis passée à côté.

Cette occasion fabuleuse de faire le Rocky Horror Picture Show sur scène est l’occasion pour moi d’apprendre à marcher en talons. Avant de les mettre, je me dis que c’est vraiment très bizarre. Une fois dans ces escarpins noirs brillants, je me sens merveilleusement bien. En peu de temps, je trouve une démarche idéale, j’arrive même à danser avec. “C’est pour quoi déjà, ces chaussures ?” Ne t’inquiète pas maman. C’est juste un spectacle. Un amusement. D’ailleurs, j’ai le rôle de Brad Majors, un homme marié. Tout va bien.Je suis passée à côté.

Et toutes ces phrases, si fréquentes, si rudes à entendre.

“T’es un homme ou quoi ?”
“Allez, pose tes couilles sur la table un peu.”
“Sois un mec bon sang !”
“Arrête de faire ta femmelette.”
“Tu pleures comme une gonzesse !”
“Tu joues au foot comme une fille !”
“Heureusement que tu fais du théâtre, sinon je me demanderai pourquoi tu sais comment mettre du mascara !”
“Tiens, vu que t’as les cheveux longs, je vais te présenter comme ma copine, hahaha !”
“Muscle-toi un peu, on dirait des bras de nana !”

Oui, oui, bien sûr, je suis un homme, un vrai, avec des couilles, pas une gonzesse, je suis fort, je suis viril, j’ai des poils que j’exhibe, j’ai une barbe que je cultive, je collectionne les conquêtes, j’aime le sexe et je le proclame, je picole, je fume, j’essaie des drogues, je me bagarre, je crie, je suis rude et ferme et puissant et…

Je suis passée à côté.

Et c’est parti.

Bienvenue !

Voilà, premier article de ce blog. Est-ce que je vais réussir à publier régulièrement ? Aucune idée. Mais on va tenter tout de même. J’ai depuis longtemps envie de m’exprimer un peu plus publiquement, et je pense qu’il est temps.

En préambule, voici quelques réponses aux questions que vous pouvez vous poser.

Tu es qui ?

Je m’appelle Roxane, j’ai un peu plus de 30 ans, je suis une Bretonne passionnée de navigation, de musique, de sciences, de zététique, et de bien d’autres choses.
Ah, et : je suis une femme transgenre. Je le précise, parce que ce sera le sujet principal de ce blog.

Pourquoi un énième blog qui parle de transidentité ?

J’ai longuement hésité à le faire, justement parce que nous étions plutôt en nombre à mes yeux. Et puis, j’ai réalisé que nous n’étions pas forcément très visibles, ce qui pouvait justifier un blog de plus. Qui plus est, des proches m’ont recommandé de m’y mettre également : un ton différent, une approche supplémentaire de ces questions pourraient apporter quelque chose au public désireux de mieux connaître le sujet.
Donc me voilà.

Attends… C’est un blog militant ?

 Je vais être claire sur ce point dès le départ : oui.

Alors non, tous les articles ne seront pas militants, loin de là. Certains parleront du quotidien, d’autres de sujets n’ayant rien à voir avec tout ça, d’autres encore seront plus des “notes d’humeur” ou des informations que des prises de position.
Mais il n’empêche que, considérant la situation dans laquelle nombre de personnes transgenres se trouvent en France, il m’apparaît essentiel de lutter pour nos droits. Je n’irai évidemment rien reprocher à quiconque décide de vivre tranquillement sa vie, invisible ou non, sans militantisme ; simplement, personnellement, je ne peux me résoudre à faire ce choix-là pour le moment.

Tu seras toute seule à écrire ici ?

 Au départ, oui. Si jamais quelqu’un voulait écrire un article ici (sait-on jamais), je serais ravie d’en discuter !

Voilà, je pense avoir, pour le moment, fait le tour des questions génériques. Je garde volontairement de côté toutes les questions sur la transidentité que vous pourriez vous poser : elles feront l’objet d’articles futurs. Si j’arrive à écrire régulièrement.

On verra bien. 🙂