Abandons

Ce matin, j’ai eu un long moment de déprime. J’ai repensé à toutes les personnes qui ont disparu du paysage il y a bientôt deux ans, lorsque j’ai annoncé ma transition.

Pour une partie, je serais presque heureuse de leur départ. Les connaissances “par habitude”, qui ne me parlaient que parce que j’étais dans la pièce ; les sacrés hypocrites, surtout, qui n’ont fait que montrer qui ils étaient avec le meilleur prétexte au monde. Je dis “presque heureuse”, parce que mine de rien, même ces gens-là me manquent parfois. Parce que même avec ceux-là, on a eu de bons moments. Des discussions passionnantes, des rires, des souvenirs qu’on ne pourra plus jamais partager.

Et puis, il y a les autres. Les amis, les vrais, ceux avec qui on échangeait nos sentiments intenses et troubles, ceux qui envoyaient des cadeaux surprises, ceux qui appelaient “juste comme ça, pour prendre des nouvelles”, ceux avec qui on se disputait parfois pour se réconcilier dans l’heure. Et qui ont rompu tout contact suite à ça, n’envoyant plus jamais le moindre message, ne répondant plus aux coups de fil, sont parfois allés jusqu’à m’injurier et nier ma transidentité de la façon la plus violente. Ceux-là me font me sentir coupable de mon coming-out, parfois. Je voudrais les retrouver, leur demander pardon, comme si je les avais trahis… alors que je n’ai fait que leur montrer à quel point j’avais confiance en eux en leur montrant mon vrai visage. Je ne sais plus si je suis responsable de leur départ, si c’est leur choix délibéré, ou si nous n’avions juste plus rien en commun après tant d’années passées ensemble. Je sais que je les aime encore. Je sais aussi que je leur en veux, que je les déteste parfois, pour m’avoir abandonnée quand j’en avais le plus besoin. J’ai envie de leur demander pardon, j’ai envie de les pardonner. J’ai surtout envie de pleurer.

Le plus dur, c’est de repenser à ceux que j’ai abandonnés moi. Ceux avec qui j’ai rompu le contact sans même m’en rendre compte, parce que ma vie s’accélérait et les laissait derrière ; ceux à qui ne n’ai pas osé écrire par peur de les déranger, de les brusquer ; ceux qui ont eu des maladresses dont je n’ai pas su faire abstraction, trop fragilisée par tout le reste ; ceux qui ne comprenaient pas et à qui je n’ai pas pris le temps ni la peine d’expliquer ; ceux qui m’ont effrayée en changeant radicalement d’attitude avec moi sans pour autant être dans le rejet, et dont j’ai voulu me protéger, à tort ou à raison ; ceux qui attendraient un signe de moi comme moi j’attends un signe des autres, et que je ne recontacterai sans doute jamais, honteuse, furieuse contre moi-même.

À eux, à vous, sans aucune exception, je voulais vous dire merci pour tout ce que nous avons vécu ensemble. Car même si vous m’avez rejetée, vous avez été là avant, vous avez apporté un peu de vous dans ma vie, vous m’avez donné à connaître des choses et des sentiments que je n’aurais jamais soupçonné sans vous. Vous n’avez été que de passage, mais vous avez laissé une trace qui ne s’effacera pas.

Ce n’est pas une main tendue, une demande de contact. Vous avez disparu, et c’est peut-être pour le mieux. C’est un dernier regard sur vous, un sourire, un pardon, une excuse. Un merci.

L’individualisme face à l’individualité.

Depuis quelques jours, Simonæ, petit nouveau dans le petit monde des magazines féministes, est la cible d’attaques du monde militant en ligne – spécifiquement sur Twitter. Que ce soit pour son article sur le safer sex orienté sur la protection de la vulve – mis hors ligne depuis – ou son récent petit guide du questionnement de genre, les shitstorms se démultiplient et, avec elles, les difficultés. Mise au point.

Militantisme, mon amour.

Ah, le militantisme, ses joies, ses douleurs, ses combats, ses victoires, ses défaites… C’est peut-être difficile à croire tant cela confronte à la violence de notre société, mais je suis heureuse d’en être. Admettons ici une chose, militer fait du bien à l’ego : on se sent prendre part aux changements sociétaux, on reçoit de la reconnaissance de la part de nos pairs, et parfois, on apprend que notre action a pu aider du monde. Un “merci” par ci, un sourire par là, et on a l’énergie de reprendre les armes – en l’occurrence, un clavier et un porte-voix. Cette énergie est bien souvent grevée par les écueils plus ou moins violents que l’on rencontre : une loi qui ne correspond pas à nos revendications, et l’on désespère de voir un jour notre lutte se terminer ; un conflit familial, et l’on doute de la pertinence de nos actions ; une mort parmi nos proches, et la peur vient se mêler à la colère. Mais on se reprend, plus ou moins vite, on progresse dans nos réflexions, on affine nos modes d’action, parfois on raccroche, toujours on garde le souvenir des moments passés en réunion ou en manifestation.

Cette lutte permanente forge la pensée politique, la pensée critique ; demande un investissement en temps considérable, et un moral solide bien que souvent fissuré ; oblige à savoir d’où l’on parle, à qui, et à partir de quelles bases. Et sur ce dernier point, retracer l’Histoire des idéologies est parfois une gageure… à laquelle trop peu s’astreignent.

Matérialisme, vous avez dit matérialisme ?

Disons-le tout net : le militantisme trans ne comprend que rarement le matérialisme, le déforme, le falsifie, l’antonymise même.

Le féminisme matérialiste, puisqu’il s’agit de ça, s’est construit dans les années 70 dans le prolongement des idées marxistes, en considérant que le patriarcat et le capitalisme étaient certes corrélés, mais pas au point de tomber ensemble quand l’un s’achèverait : il fallait les combattre ensemble, en prenant en compte tous leurs aspects simultanément. S’inspirant ensuite de la célèbre phrase de Simone de Beauvoir : “on ne naît pas femme, on le devient”, il se fonda sur des études démontant les stéréotypes essentialistes, contribua à séparer sexe et genre, et se mit ainsi en opposition avec le féminisme différentialiste qui considère que les discriminations ne sont basées que sur des différences fondamentales entre hommes et femmes.

Et sur les bases de ce matérialisme, se forma petit à petit, grâce notamment aux travaux de Monique Wittig et Judith Butler, la théorie Queer. Sur laquelle se constitua le militantisme trans actuel, dans ses principes fondamentaux. En résumé, on se retrouve avec une idéologie frappant sans le réaliser ses propres fondations. Oh, douce ironie…

Pendant que revoilà la sous-préfète…

Toutes ces confusions sont peut-être à l’origine de ce qui me dépassera sans doute encore longtemps : le retour de l’essentialisme, version 3.0. On peut lire çà et là des personnes trans appuyer la binarité du genre, son cloisonnement net et définitif, et contredire toute version divergente. Pour différentes raisons : ici, une femme trans considère que son cas personnel peut – doit ? – s’étendre à l’ensemble d’une communauté, et ne regarde même pas si les ressources qu’elle réclame s’y trouvent déjà ; , une autre, plus rompue à l’exercice des hommes de paille et autres techniques de rhétorique fallacieuse, tente de renverser l’accusation d’essentialisme pour mieux conforter celui de la société dans son ensemble.

On rencontre, que ce soit chez des personnes trans non-binaires confondant variété et relativisme, ou chez d’autres rejetant le concept même de non-binarité, un militantisme ™, parfois malveillant, souvent limitant. Les Diseur·se·s de Bien. Les Paladins de la Transidentité. Qui perdent non seulement leur temps mais aussi le nôtre à frapper d’ostracisme des personnes victimes de ce qu’elles sont censées combattre, au lieu de chercher à construire une société meilleure.

Voilà donc que ces personnes, confrontées à la violente catégorisation les empêchant d’en changer, les appuient. C’est conforter la société dans son binarisme toxique pour tout le monde, personnes trans et femmes cis en particulier. Selon elles, il semblerait que les transformations physiques sont un critère indispensable pour pouvoir dire que l’on est trans, qu’elles soient aussi simple qu’une coupe de cheveux ou aussi radicales qu’une opération chirurgicale ; en tout cas, le traitement hormonal semble en être une pierre fondatrice. Devrais-je ne plus mettre de pantalons parce que je suis une femme trans ? Et ensuite, quoi ? Être douce et discrète ? Non. Pas plus qu’un homme trans n’a pas le droit d’aimer les robes. Nous devrions avoir autant de droits que les personnes cis à jouer avec les normes de genre, et c’est justement ce clivage qui rend cela infiniment complexe. Oui, s’y conformer est confortable. Et c’est OK, je le fais moi-même, en grande partie pour ma sécurité et mon bien-être. Mais ce qui est confortable n’est pas toujours sain.

Difficile transition ?

Il existe généralement deux raisons pour décider d’une modification de l’apparence :

  • Le regard de la société ;
  • Le regard que l’on porte sur soi-même.

Et c’est tout. Ces raisons s’imbriquent souvent, bien entendu. On intériorise tout un pan du regard social, on le porte tant sur soi que sur les autres ; on se sent généralement mieux avec un cis-passing distinct de son genre d’assignation, y compris face à son propre reflet ; il s’agit autant de s’apprécier soi que d’obtenir la reconnaissance sociale en tant que. Et ce, que ce soit en tant que femme, en tant qu’homme, ou en tant que personne au genre indéfinissable – ce que certaines personnes recherchent, afin d’éviter le sempiternel “bonjour Monsieur/Madame” dans les commerces qui ne leur correspond jamais.

Mais ces décisions ne sont jamais simples. Elles sont toujours le fruit d’une réflexion longue, sont souvent sources d’inquiétude, voire de peur, confrontent au rejet potentiel de nos proches, et ainsi de suite. La prise de conscience de son identité est ainsi souvent freinée, car on pense ces changements obligatoires, comme des pierres balisant le chemin vers notre identité réelle – qui ne pourrait donc jamais sortir des stéréotypes de genre dans son expression, encore moins que pour les personnes cisgenres. Mais si c’est le cas ? Si moi, femme trans, je continue d’aimer la mécanique, est-ce que je peux ? Si je n’ai pas de problème avec mon appareil génital, est-ce que je suis une vraie femme ? Si un de mes amoureux aime ses cheveux longs, est-ce qu’il est vraiment un garçon ? Si un autre ne veut pas changer son apparence et même sa garde-robe car c’est ainsi qu’il se sent lui-même, a-t-il le droit de demander à être appelé “Monsieur” ?

Ma réponse à ces questions est un oui, ferme et définitif. C’est en ce sens que je milite chaque jour, c’est ce que j’affirme aux personnes un peu perdues entre les genres – celui qu’on leur assigne et le leur – que je rencontre dans mon travail associatif, car c’est ce discours infiniment rassurant et bienveillant qui m’a aidée lors de mon propre questionnement. Lire l’article de Simonæ m’a fait du bien en ce sens, car même si mes interrogations ont pour la plupart trouvé depuis longtemps leur réponse, je rencontre chaque semaine des personnes pour qui ce n’est pas le cas. Et savoir que cette ressource se trouve ainsi en ligne est un soulagement pour nous, militant·e·s de terrain, car nous avons une ressource de plus sur laquelle nous appuyer.

Heureuse transition !

Affirmer ma transidentité est ma meilleure décision jusque ici, et le restera sans doute encore longtemps. Il est infiniment plus simple pour moi de vivre conformément à mon genre, de m’y épanouir socialement, et d’être chaque jour plus heureuse de mon reflet. Oui, l’épilation laser, l’orthophonie et le traitement hormonal m’y ont aidée. J’ai pu comprendre et accepter mon identité quand j’ai compris qu’il s’agissait d’options, et ainsi, les utiliser avec sérénité. Est-ce difficile d’être trans, dans nos sociétés ? Oui. L’est-ce plus que de rester dans son genre d’assignation ? Pas pour moi. Voilà ce que, je pense, l’on doit apporter aux personnes qui commencent à s’interroger : de la bienveillance, des discours positifs, de l’espoir, des exemples de transition heureuse. Savoir à quoi l’on va se confronter est important, savoir que l’on peut y trouver le bonheur l’est au moins autant.

Les oppressions matérielles que nous subissons, depuis la case H ou F sur nos papiers d’identité jusqu’aux agressions meurtrières sont des réalités. Elles sont vécues à différents degrés par les différents groupes au sein de notre communauté, mais elles restent réelles. Notre travail en tant que transactivistes est de les supprimer quand on le peut, les restreindre à tout le moins, les éviter sinon ; il s’agit là de construire, pas de détruire.

Faisons un tout avec tous les uns.

Chaque personne est unique, chaque personne trans est unique, chaque personne trans définit et affirme à la face du monde son genre selon des critères qui lui sont propres. Certaines personnes ne font jamais de transition sociale. D’autres ne font jamais de transition d’apparence. D’autres encore ne font jamais de transition médicale. Cela ne change rien au fait que ces personnes sont trans, que leur ressenti tant vilipendé par l’autrice de “Raymond, reviens” est une réalité quasi palpable dans leur vie quotidienne.

Nous avons besoin de ressources saines et variées, et tout discours visant à restreindre les interrogations, ou à les guider dans un moule strict, va à l’encontre du fondement même des revendications trans : le droit à l’auto-détermination. Quand on dit à un homme cis ou trans qui aime les robes qu’il est non-binaire, c’est une violence, on le force à entrer dans un cadre que l’on a soi-même créé ; quand on dit à une personne trans qu’elle devrait prendre un traitement hormonal, tout autant.

La reconnaissance de la diversité de nos individualités n’est pas un individualisme, c’est appliquer à chacun·e le principe d’égalité ; vouloir forcer tout le monde à rentrer dans un cadre binaire sous prétexte qu’il existe est un universalisme de domination, une façon d’appuyer le patriarcat que l’on prétend combattre par ailleurs.

Alors quand un média militant se crée, avec la somme des imperfections de son équipe, et tente de semer des graines de positivité, j’ai plutôt envie de les soutenir et de les féliciter. Car en voilà qui essaient, et qui font. Des erreurs ? Parfois. De la bienveillance ? Toujours. Des injonctions ? Jusqu’ici, jamais. Contrairement au déferlement de colère sur Twitter ayant poussé à la suppression d’un article conçu pour prévenir des infections sexuellement transmissibles au seul prétexte que son titre initial déplaisait. Quand l’idéologie en vient à limiter l’information sur la santé, on a un sérieux problème.

Tâchons un peu de les aider à progresser comme demandé sur chaque page de leur site, plutôt que de les frapper d’opprobre, sans que cela n’apporte rien – si ce n’est, peut-être, un certain sentiment de supériorité ?

“Bonjour Madame !”

Aujourd’hui encore, j’ai été accueillie par cette simple phrase. Une phrase on ne peut plus banale, que beaucoup entendent chaque jour sans même y prêter attention…

Sauf que.

Sauf que je suis transgenre. Et qu’il y a un an, cette même phrase, elle ne m’était jamais adressée. J’entendais : “Bonjour Monsieur !” en permanence. Éventuellement : “Bonjour !” qui est l’idéal, au fond, mais étrangement vu comme impoli par un certain nombre de personnes.
Aujourd’hui, donc, on m’a appelée Madame. Sans réfléchir un instant, sans hésitation par la suite, sans regard pour vérifier si on ne s’était pas trompé. Moi, 1m87, à peine un peu de poudre sur le visage, une légère touche de mascara, en jean bleu et pull beige informe, quasiment sans bijoux, je suis enfin reconnue comme je le souhaitais.

Il faut dire que cela fait un an aujourd’hui, jour pour jour, que j’ai commencé mon ajustement hormonal (le fameux “THS”, Traitement Hormonal Substitutif.) Les changements d’apparence, subtils au départ, ont tellement transformé le regard porté sur moi que je peux enfin jouer avec mon style vestimentaire à ma guise, sans angoisse.

Il y a un an, j’allais à une fête d’Halloween déguisée en sorcière avec un maquillage très travaillé, et mes enfants entendaient les inconnus m’appeler spontanément “Monsieur” ; aujourd’hui, sans effort de ma part, des professionnels de santé me demandent comment s’est passé l’accouchement.

Il y a un an, j’attirais tous les regards dès lors que je sortais dans la rue en robe, chose que je n’osais faire qu’après une heure de respirations chez moi pour me détendre et cesser d’angoisser ; aujourd’hui, je prends presque les premiers habits venus et passe moins de 10 mn dans la salle de bains avant – au temps pour les clichés sur les femmes et leur temps pour se préparer.

Il y a un an, je me changeais en voiture avant d’aller au CGLBT par peur de croiser mes voisins ; aujourd’hui, l’hésitation est circonscrite aux jours où celui d’en face reçoit 15 chasseurs désinhibés par les bières enfilées dans son jardin.

Il y a un an, j’avais une vie sociale restreinte à mon ancien club de jeu de rôles et plutôt inactive ; aujourd’hui, je dois souvent choisir qui je vais aller voir, à quelle soirée je vais me rendre, quel cercle de proches je vais rencontrer. Quant aux amours, merci aux agendas partagés qui nous permettent de nous organiser !

Il y a un an, je ne savais pas de quoi serait fait mon avenir et je craignais sincèrement pour le futur de ma famille ; aujourd’hui, j’ai repris mes études, et je suis plutôt confiante pour la suite malgré les discriminations à l’embauche toujours aussi nombreuses.

Alors bien sûr, il y a toujours deux ou trois personnes – comprendre ici “hommes cisgenres” – pour se montrer agressives en pleine rue dès que je suis identifiée comme femme trans. Pas plus tard qu’il y a deux jours pour le dernier. Mais à force de souffrir de ça et d’angoisser, j’ai fini par apprendre à laisser glisser les mots et fuir les situations potentiellement dangereuses. Voire à répondre et à me faire craindre à mon tour, sans avoir peur de la pensée absurde et prodigieusement misogyne voulant qu’une femme trans se défendant verbalement ne puisse le faire que parce que “vous comprenez, avant, c’était un homme !” (en fait : non.)
Mais ces comportements violents, de réguliers, sont devenus sporadiques. Je n’ai presque plus d’appréhension à l’idée de sortir seule en plein jour, faire les courses, parler en public… Bref, vivre ma vie.

Il m’aura fallu 32 ans de placard et un an de transition pour enfin savoir ce qu’être heureuse à plein temps signifie. Et croyez-moi : ça en valait la peine. Je n’ai peut-être pas ma vie rêvée, je rencontre plein de difficultés, mais ce n’est rien – ou presque. Je ne tiens plus, je ne survis plus, je ne m’accroche plus : je suis, j’existe, j’avance.

C’est un bel anniversaire !

Mec. Ta gueule.

Toi qui a la chance d’être né avec l’étiquette “garçon” et d’être parfaitement satisfait de cet état de faits, ta gueule.

Oh, tu me trouves violente ? Tant mieux. Comme ça, tu as un vague aperçu de ce qu’est ma vie quotidienne. Vague. Parce que toi, ça va durer le temps de cette lecture, et si ça te déplaît, un simple Ctrl+W te préservera. Moi, c’est permanent : dès que j’ouvre mon PC, je te lis m’expliquer, ou plutôt “mecspliquer”, que je suis une méchante castratrice. Dès que je passe ma porte, tu me siffles, m’interpelles, m’accostes, m’insultes. Dès que je sors le soir, je te fuis tandis que tu me poursuis, me menaces, m’agresses même parfois. Tout ça, toi, tu ne le subis jamais. Tu le fais.
Hein ? Pardon ? Tu me dis que c’est pas toi, c’est les autres ?

Mec. Ta gueule.

Tu me dis que je généralises, mais tu fais quoi, toi ? Quand tu dis “les féministes” ? Quand tu parles de “la journée de La Femme” ? Quand tu dis “les trans” ? Quand tu dis “les SJW” ? Quand tu penses que les types qui agressent les femmes sont forcément des “tarés”, des “monstres”, et j’en passe, mais surtout jamais des types exactement comme toi, tes potes, tes frères, ton père ?

Mec. Ta gueule.

Toi qui râles quand on dit que “tous les mecs sont des violeurs potentiels”, laisse-moi à présent te donner La Minute Pédagogie. Vu qu’il paraît qu’on en fait jamais (spoiler : on en fait tous les jours ou presque), c’est cadeau. J’en profite pendant que tu me laisses mon temps de parole.
Imagine un truc que tu aimes bouffer. Tiens, un paquet de cookies, toi qui viens toujours les quémander quand on parle féminisme, histoire qu’on parle de toi le super allié, et plus des femmes guerrières du quotidien. Donc, ce paquet de cookies. Dedans, tu le sais, il y en a un chargé de cyanure. Lequel ? Aucune idée. Tu peux en manger autant que tu veux : zéro, un, deux, tout le paquet. Mais un d’entre eux te tuera. C’est bon, tu as l’image ? Super !
C’est ce que tu es. Un cookie.
Si, si mon vieux, tu es un cookie. Tu n’es pas empoisonné, toi ? Tant mieux ! Mais comment je le sais, moi, que tu n’es pas celui qui va me déchirer les entrailles lors d’une sodomie évidemment sans préservatif alors que j’ai bu un verre de trop ? Celui qui va me demander 20 fois une fellation, et être persuadé de l’avoir bien mérité quand je cède enfin ? Celui qui va jouir sur mes seins, triomphant, alors que je n’attendais que la fin de ton plaisir très personnel pour enfin avoir droit de dormir ? Comment je devine lequel d’entre vous est un violeur et lequel est clean, hein ? Quand on sait que dans 8 cas sur 10, le violeur est connu de la victime, comment je sais que c’est pas toi ?

Mec. Ta gueule.

Et tes enfants, tu les éduques comment ? Quand tu éduques certains en leur disant de se méfier et de se protéger parce qu’ils ont une vulve, et que tu laisses d’autres commettre dès le plus jeune âge toutes sortes de violences allant des cheveux longs tirés à la main sous la jupe en passant par les crachats et les blagues sexistes dès l’âge tendre de 4 ans parce qu’eux ont un pénis et que “ça leur passera”, tu crois que tu la crées pas toi-même, la culture du viol ? Oh, oui, tu vas me dire que les mères aussi y participent. Certes. Mais toi, là, tu t’en occupes, de ton gosse, avant de critiquer la mère qui passe encore 1.5 fois plus de temps que toi aux tâches ménagères ? Tu fais quoi quand ton gamin revient de l’école après avoir tripoté les fesses de ses copines sans qu’on lui dise rien, alors qu’on aura enguirlandé celle qui lui aura collé un coquard ?

Mec. Ta gueule.

Encore aujourd’hui, je suis sortie, méfiante. Moins que d’habitude : c’était plus calme, ces derniers temps. Je ne sortais plus la nuit, il faut dire, et jamais seule. Donc tu ne t’approchais pas aussi souvent. Et puis, ma transidentité est presque invisible. Seuls subsistent mes 187 centimètres, et quelques pauvres poils autour de ma bouche. Même ma voix, je l’ai transfigurée, aidée par mes années de chant, pour être en paix. Alors j’ai toujours peur quand je parle, peur quand je te vois, mais moins.
Et puis, cette fois, tu es venu. Avec un des tiens. Oh, je t’ai vu approcher, à 50 mètres ! Tu m’avais repérée, moi, la fille un peu trop grande, au nez un peu trop proéminent. Mais moi aussi, je t’avais vu, le mâle fier et sûr de lui, sachant être sur son territoire. J’ai voulu t’éviter, mais pas de bol, j’avais un rendez-vous ici même dans moins de deux minutes : impossible de fuir. Donc tu es venu. Tu m’as parlé, tu as pénétré mon espace sans la moindre autorisation, sans signe de bienvenue. Je t’ai fait signe que je ne voulais pas : une main tendue face à ton visage, le regard au loin, il te fallait quoi de plus ?
Et toi, tu t’es collé à moi, et avant même de me laisser le temps de réagir, tu as ri. D’un rire tonitruant, paralysant.

“C’est un travelo !”

Ah, voilà. Des semaines entières de paix, et tu viens les briser en un instant. Et déjà tu t’en vas, heureux de ta découverte : j’ai un reste de barbe donc je suis un homme, selon toi. Mais en robe, donc risible. Et quand je te suis, t’agonis d’injures à mon tour, te menace de représailles, tu ris de plus belle. Et tu répètes, fort, si fort, ta triomphale insulte.

“C’est un travelo !”

Alors oui, mec, je te vomis de toutes mes tripes. Tu m’angoisses. Tu m’effraies. Tu me blesses. Tu m’insultes. Tu m’agresses. Tu me violes. Tu me tues. Et tu penses vraiment avoir le droit de te plaindre quand je dis en avoir assez de toi et de tes congénères ?

Vraiment. Mec. Ta gueule.

Dans une groseille [3/3]

[La première partie c’est par ici et la deuxième partie ici]

Transition

(Pour une définition de transition, je vous renvoie à cet article de Roxane ! Je vais pas répéter quelque chose qui a déjà été bien décrit ici)

Je vais parler ici encore de Mon Expérience Personnelle, qui n’est en aucun cas une généralité pour les personnes agenre ou non-binaires !

Transition physique

Je ne suis pas de traitement hormonal (ce qui est parfois le cas pour les personnes non-binaires, pour avoir une apparence plus androgyne). Je ne me bande pas la poitrine. Je n’ai pas radicalement changé ma façon de m’habiller.

Mais !

  • Je me suis coupé les cheveux très courts ! Avant même mon épiphanie d’ailleurs. Et ça m’a comme libéré d’un poids ! Ça m’a beaucoup aidé (et ça continue encore aujourd’hui) à m’affirmer et à rejeter les normes sociales qui me collaient à la peau (ou à la tête) malgré moi.
  • Je me sens plus libre dans mes choix d’habillement (même si je redoute toujours le regard des autres, anxiété anxiété) : quand avant j’avais peur d’avoir une apparence trop « masculine », maintenant je m’en fiche puisque féminin ou masculin, aucun n’est bon ! Je porte même des robes de temps en temps. Bon… Okay… UNE robe, UNE fois l’année dernière pour l’anniversaire de ma grand-mère… Mais ça compte quand même parce que je l’ai fait de mon plein gré (et à la surprise d’à peu près tous les gens qui me connaissent !)
  • Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai commencé à porter du vernis à ongles APRES mon épiphanie (je détestais ça avant, sans doute parce que ça représentait un stéréotype féminin auquel je me refusais de conformer) et c’est du vernis qui flashe (rouge, bleu clair, turquoise, fuchsia, violet, bleu foncé, vert, toutes les couleurs y passent)

Et à part ça, ben pas grand-chose ! Je mélange les vêtements codés féminins et ceux codés masculins par la société, et plus j’aurais des regards confus de la part d’inconnus, plus je serai satisfait !

haters gonna hate

Transition sociale

Ma transition sociale est en cours.

J’ai choisi un nouveau prénom, Elie, car mon prénom de naissance était beaucoup trop genré pour moi.

Je commence doucement à en parler à mes amis. Je n’en avais parlé qu’à une amie peu après mon épiphanie. J’ai attendu quelques mois avant d’en parler aux amis du CGLBT (cœur, cœur, cœur, cet endroit c’est le bonheur), ne sachant pas trop comment aborder ce sujet, surtout que je n’étais pas du tout sûr de moi concernant mes pronoms à l’époque (note : je ne le suis toujours pas ! L’absence de pronoms et d’accords neutres en français n’aide pas du tout). Ça peut paraître étonnant, mais malgré le « T » du sigle et les gens formidables que j’ai pu rencontrer là-bas, j’avais quand même très peur d’en parler !

Mais ces coming out répétés se passent bien ! J’ai toujours autant peur d’en parler, mais les incroyables réactions de mes ami.e.s me motivent à continuer d’en parler ! Bon, il y a eu un couac avec une amie aussi, mais c’est malheureusement normal dans le parcours d’une personne trans que d’avoir des réactions moins positives dirons-nous. (mais je crois en elle, ça s’arrangera !)

J’ai parlé de mon genre très récemment à ma mère (qui a ensuite transmis ce même article que vous êtes en train de lire à mon père). Je l’ai fait un peu sur un coup de tête, mais surtout parce que je n’en pouvais plus qu’elle ne le sache pas, qu’elle ne sache pas qui je suis. Je crois que j’ai fait exploser son cerveau

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Elle ne connaissait rien aux genres non-binaires avant, mais elle comprend, elle m’accepte ! Elle a encore du mal à m’appeler Elie à chaque fois, les accords sont toujours un peu hésitant parce que les réflexes à l’oral sont durs à changer, je le sais. Mais elle sait que c’est important pour moi donc elle fait attention, et elle me genre au masculin maintenant ! Super Maman ❤

Bref, ma transition sociale se passe superbement bien je trouve !

squealing